Le Diable est dans la musique
La musique et le Diable : curieux amalgame qui revient dans l’histoire sous des manifestations différentes mais aux motifs similaires. À chaque fois, c’est le symptôme des angoisses d’une époque.

L’élection de Ronald Reagan en 1980 face à un Jimmy Carter affaibli politiquement par la flambée des prix de l’essence de la fin des annees1970 et le scandale de l’affaire des otages américains en Iran marque un tournant dans l’histoire des Etats Unis. Il s’agit d’un tournant politique conséquent certes, mais aussi d’un changement de paradigme culturel; après un nombre d’années correspondant à l’émergence d’une nouvelle conscience, d’un éveil de liberté d’esprit favorisant la poursuite de nouveaux idéaux véhiculés par les mouvements culturels hippie et de la contre-culture de la fin des années 1960, et se poursuivant dans les années 1970, dans les années 1980 l’Amérique se tourne massivement vers le conservatisme. L’élection de Reagan annonce l’arrivée d’une puissante vague conservatrice qui balaye la société entière, d’un retour aux d’idées et aux valeurs traditionalistes aux fortes influences chrétiennes dans ce qui devient vite une espèce de guerre culturelle contre les déboires et les séquelles laissées par les deux décennies précédentes.
C’est dans ce climat d’un conservatisme renouvelé et réaffirme que démarre la panique Satanique des années 1980. Déclenchée par Michelle Remembers, un massivement populaire livre publié en novembre 1980, écrit par le psychiatre canadien Lawrence Pazder et sa patiente Michelle Smith, et où est raconté l’histoire des supposées abus rituels Sataniques subis par Smith dans son enfance, la peur d’un Satanisme déchaîné et de pratiques impliquant des cultes et des abus sexuels censés se retrouver partout commence à se répandre en Amérique. La panique Satanique consiste en une épidémie de cas et d’allégations d’abus Satanique rituel, notamment auprès des enfants, fruit d’une paranoïa sociale visant initialement des crèches et des écoles pour enfants, mais qui en peu de temps s’est particulièrement acharné contre certains phénomènes culturels liés sans trop de preuve au Satanisme, comme les jeu de rôle par exemple, ou certaines modes et vêtements, et notamment la musique heavy metal. Le cas d’un macabre assassinat qui fit couler beaucoup d’encre à l’époque impliquant un Sataniste autoproclamée appelé Ricky Kasso a largement contribué à cette association. Kasso fut arrêté pour le meurtre d’un autre adolescent commis sous stupéfiants et au cours duquel il aurait contraint et torturé sa victime à proférer son amour pour Satan. La presse noua rapidement le lien entre les préférences musicales (largement des groupes de metal) et les penchées occultistes Satanistes de Kasso. D’autres cas de ce genre attisèrent les flammes ; celui de Thomas Sullivan, un adolescent de 14 ans, fan du groupe Black Sabbath, accusé de tuer sa mère, ou encore celui de James Vance, qui pointera du doigt le groupe Judas Priest et des supposés messages Sataniques subliminaux cachés dans leur album « Stained Glass » de l’avoir poussé à une tentative de suicide.
La présence du Diable semblait planer sur les épaules de la société, et il ne fallut longtemps avant que des parents inquiets par l’apparente ubiquité de ces forces maléfiques forment des groupes de pression pour s’en prendre à cette musique du Diable qui voudrait pervertir leurs enfants et les fourvoyer du droit chemin. L’heavy metal s’est retrouvé dans l’œil d’un ouragan médiatique et politique qui finit par arriver aux salles d’audition du congrès américain dans un combat légal qui opposait groupes de pression de parents et musiciens professionnels, et qui comportait des potentielles conséquences pour le droit à la liberté d’expression. Ce n’était pas pourtant la première (ni probablement la dernière) fois que la musique s’est retrouvée associée au personnage de Satan ; il y a eu d’autres épisodes dans l’histoire de la musique dans lesquels cette bizarre mais curieuse corrélation a eu lieu, sous entendant peut-être des angoisses ou de peurs profondes projetées comme des interdictions ou des accusations sur des idées qui semblent menaçantes et qui renvoient à nos détresses profondes. Alors pourquoi est-ce que cette association entre le musicien et le Diable semble revenir, souvent avec des motifs quelque peu familiers ? D’où vient ce lien ?
Satan, le triton, et talent musical
Personnification du mal, Satan ou le Diable, est l’un des personnages centraux des religions abrahamiques. Il est d’abord incorporé dans la tradition juive pendant la période de domination perse (550 av J.C.), et puis repris par la religion chrétienne et par l’islam. Bien que connu comme adversaire et contestataire de Dieu, les origines de ce sinistre personnage sont moins claires. Il s’agirait apparemment d’un ange déchu, faisant au début partie de la cour d’anges de Dieu et qui se serait rebellé contre son créateur. On le représente dans l’art chrétien médiéval et souvent dans la culture populaire comme un espèce de mi-homme mi-chèvre, une image qui trouve ses racines dans les premiers portraits iconiques de celui-ci et qui ont largement repris l’image du dieu gréco-romain Pan, dieu de la nature, des bergers et, du vin et, tenez-vous bien…de la musique. De son côté Pan est lui-même dépeint comme un mi-homme mi-bouc et souvent jouant différents instruments musicaux comme l’harpe ou la flûte.

Il est possible que ces motifs à caractère musical véhiculés par l’imagerie de Pan aient été collés ou repris dans l’iconographie du Diable et que c’est à partir de cet amalgame que Satan acquiert son lien à la musique, s’agissant donc une espèce de transfiguration d’un personnage qui, tout en devenant un autre, avec sa propre identité, garde certaines caractéristiques de l’original. Une autre possible source de cette association entre le Diable et la musique vient de Ezéchiel 28:13, passage biblique qui fait partie d’un ensemble de versets décrivant Satan avant sa chute et qui semble pointer à une liaison entre Satan et la musique :
« Tes tambourins et de tes flûtes étaient à ton service, préparés pour le jour où tu as été crée »
Ezéchiel 28:13

Il est donc vraisemblable que ce mélange d’influences issues de différentes traditions soit à l’origine du leitmotiv du Diable comme maître de la musique et que cette notion ait imprégné le regard que l’église portera plus tard envers certaines concept musicaux et envers la musique elle même. Le cas du triton, un accord musical particulièrement discordant, en est un exemple. Alors la légende raconte que cet intervalle musical, qui est en fait une quinte diminuée (ou une quarte augmentée), aurait été proscrit par l’église catholique à cause de sa dissonance intolérable et qui apparemment invoquerait le Diable. Au moyen âge la musique était regardée comme une forme d’expression dont la vocation était exclusivement l’exaltation et la vénération de Dieu, et l’on cherchait donc la pureté d’intervalles concordantes et harmonieux dans la composition musicale, parce que cela rapprocherait plus spirituellement de Dieu. Les musiciens et compositeurs qu’oseraient utiliser cet intervalle démoniaque, surnommée d’ailleurs diabolus in musica, seraient alors l’objet de punitions et d’excommunication. Il n’existe pas pourtant aucune preuve écrite ou interdiction formelle du triton ou preuve de punitions contre des compositeurs et des musiciens qui se soient hasardées à l’utiliser ou à le jouer. D’ailleurs il y a de toute évidence tout un éventail de compositions qui s’en servent, et ce pendant les siècles de la supposée interdiction.
Néanmoins il semble bien que, malgré le manque de preuves de l’interdiction du diabolus in musica, le triton était tout à fait un intervalle à éviter. Le triton est un intervalle de trois tons entiers, dissonant et qui détonne des autres intervalles de la gamme majeure. Comme il y avait l’idée que la musique devrait refléter l’ordre divin, on s’en méfiait des déviations de cet idéal. L’idée sous-entendue était que la dissonance du triton était une manifestation du Diable, une espèce de artifice de sa part pour détourner l’attention et interrompre l’harmonie qui, à son tour, était la manifestation de Dieu. On retrouve peut-être ici une intéressante expression du manichéisme du bien et du mal représentée à travers d’un prisme musical par l’opposition entre le dissonant et l’harmonieux. Curieusement, si à cette époque elle était à éviter à cause de son association au mal et éventuellement au Diable, au fil du temps la dissonance est devenue acceptable et même recherchée. Certains disent que l’histoire de la musique occidentale c’est l’histoire de l’acceptation progressive de la dissonance. Elle est un élément essentiel de la tension et résolution musicale qui caractérise certains genres musicaux modernes, comme le jazz par exemple (genre accusé à un moment donné d’être la musique du Diable…). De toute évidence cette opposition dissonance – harmonieux a perdu en importance et c’est quand même drôle que cela corresponde à la perte d’influence de l’église catholique.
D’autres associations entre le Diable et la musique portent sur le talent prodigieux que certains musiciens peuvent afficher lors de l’exécution des morceaux musicaux d’une certaine complexité. C’est par exemple le cas de Niccolo Paganini, un célèbre compositeur et formidable violoniste génois du XIXe siècle et dont le colossal talent lui vaudrait des accusations d’avoir scellé un pacte avec le Diable. Considéré comme l’un des meilleurs violonistes de tous les temps, Paganini est ce que l’on pourrait appeler un virtuose, doté d’une prouesse technique effarante ; on disait qu’il était capable de jouer une douzaine de notes par seconde. C’était aussi l’un des premiers violonistes à jouer sans partition, mémorisant et jouant par coeur des longs et très complexes compositions, comme ses Vingt-quatre Caprices pour violon solo, et d’employer des techniques et articulations jusqu’alors inédites, comme des pizzicatos avec la main gauche et l’emploie d’harmoniques. Il était tout simplement extraordinaire…un peut trop extraordinaire pour certains. Des légendes commencent à l’entourer, la plus frappante sans doute étant celle d’un sinistre pacte qu’il aurait conclu dans lequel il aurait vendu son âme au Diable en échange de cette fracassante virtuosité musicale. Il fut même surnommé « le violoniste du Diable ».

On sait aujourd’hui que Niccolo Paganini souffrait du syndrome de Marfan, une maladie liée à des troubles musculo-squelettiques et qui aurait potentiellement donnée à Paganini, comme conséquence inattendue, une élasticité extraordinaire aux doigts. Cette maladie était aussi responsable pour l’apparence de Paganini, un homme très mince et de grande taille, aux traits physiques cadavériques qui ont sûrement contribué à renfoncer ce mythe obscur du pacte. Paganini était d’ailleurs un personnage excentrique, un sorte de bon vivant, féru des jeux d’hasard, dragueur, un provocateur qui alimentait parfois lui même ce mythe qui contribua sans doute à sa célébrité. Si ce que l’on raconte sur lui est vrai, c’est un cas particulier de l’artiste s’appropriant du mythe, l’utilisant pour en quelque sort incarner la figure du génie possédé par son art.
Légende faustienne du blues
Le mythe de Faust, un célèbre personnage dans bon nombre de pièces de théâtre, opéras et films, et repris par un nombre d’auteurs allemands y compris Goethe, raconte l’histoire d’un savant versé dans toutes les sciences, y compris les sciences occultes, qui, pour assouvir sa soif de connaissance, signe de son propre sang un pacte avec Méphistophélès, un démon au service du Diable. S’il s’agit bien du cas le plus connu dans la littérature et dans l’art occidentale de ce type de macabre covenant, le pacte avec le Diable est un thème récurrent qui remonte apparemment aux écrits théologiques d’Augustin d’Hippone au Ve siècle et qui s’est transformée en croyance traditionnelle selon laquelle une personne offre son âme en échange d’atouts faramineux comme la jeunesse éternelle, la connaissance, la richesse, la renommée et le pouvoir. Ce leitmotiv a traversé les époques et a été collé à un nombre de personnages, notamment des musiciens ; Paganini n’était que l’un de eux. Le compositeur et prodigieux pianiste allemand Franz Liszt en était aussi soupçonné (il a quand même écrit une suite de valses appelées les Méphisto Valses). Plus proche de nous dans le temps, ce sont des rock stars comme Ozzy Osbourne, Jimmy Page et David Bowie qui sont devenus des expressions de ce thème qui les associait aux forces de l’occulte. Mais la reprise la plus retentissante du pacte faustien avec le Diable dans le folklore musical américain c’est sans doute l’histoire de Robert Johnson.
« Tous les arts de genre de superstitions futiles et nocives et ces sortes de pactes de déloyale et trompeuse amitié, nés d’une association funeste entre hommes et démons un chrétien doit les rejeter et les fuir absolument. »
Augustin d’Hippone
Robert Johnson est un guitariste, chanteur et compositeur de blues du début du XXe siècle qui eut une influence majeure sur le paysage musical américain et anglophone dans les décennies suivant sa courte vie. Né en 1911 à Hazlehurst dans le Mississippi, il passe son enfance à Memphis où il acquiert son goût pour la musique populaire et les blues. Musicien itinérant, il joue aux coins de rue, dans des juke joints (des établissement pouvant faire à la fois office de taverne, salle de jeu, et maison de prostitution) et dans des fêtes populaires. Il passe pourtant inaperçu, sans trop de succès. Des musiciens de blues l’ayant côtoyé dans ses débuts, comme Son House ou Willie Brown, racontent que c’était un garçon d’un talent ordinaire voire peu doué comme musicien. Son House en particulier se souvient qu’à l’époque qu’il croise son chemin vers la fin des années 1920 à Robinsonville dans le Mississippi, Johnson est « honteusement mauvais » comme guitariste. Peu de temps après on perd toute trace de Johnson à Robinsonville. C’était comme s’il s’était carrément volatilisé. Il semble que pendant ce temps là il traîne avec Ike Zimmerman, un guitariste de blues réputé pour avoir appris à jouer l’instrument dans des cimetières et de façon…surnaturelle. Et apparemment Johnson et Zimmerman fréquentent le cimetière de Beauregard au Mississippi où Zimmerman lui apprend à jouer la guitare assis sur des tombeaux.

Mais c’est une toute autre légende qui s’est concrétisée comme récit du canon musical Américain, celle du pacte entre Johnson et le Diable. Selon cette version mythique de l’ascension de Johnson, ce dernier se rend à un carrefour (le carrefour des routes 61 et 49 à Clarksdale dans le Mississippi est souvent évoqué) à minuit. Là, dans cette sombre intersection, complètement désertée, il rencontre un être mystérieux, une créature noire. Johnson lui prête sa guitare. Là créature raccorde l’instrument. Puis elle joue un morceau. Elle rend sa guitare à Johnson. La légende n’est pas riche en détails donc on est laissée à spéculer comment ce pacte aurait en fait été scellé, si la créature et Johnson ont échangé des mots ou pas par exemple. Il semblerait que la créature raccordant la guitare symbolise le sinistre contrat donnant au Diable la propriété de l’âme de Johnson et à Johnson des compétences musicales hors de ce monde. Peu de temps après cette fatidique rencontre Johnson refait surface dans la scène musicale des juke joints du sud du pays, mais cette fois-ci avec une habilitée extraordinaire pour jouer son instrument. Il est totalement méconnaissable du musicien plutôt médiocre et sans intérêt qu’il était auparavant. Pour ses contemporains il était devenu un maître…en trop peu de temps. Et donc la légende du pacte avec le Diable fait à nouveau surface, et c’est le même Son House mentionné plus haut, incrédule par rapport à la fulgurante et inattendue progression de Johnson qui semble être à l’origine de ces rumeurs. Ce qui est intéressant c’est que Johnson incorpora cette imagerie aux forts motifs diaboliques à ses compositions, avec des chansons comme Me and the Devil Blues, If I Had a Possession Over Judgement Day, Hellhound on My Trail, et notamment l’endiablé Crossroad Blues, composition dans laquelle il chante justement de son expérience au carrefour.
Pacte avec le Diable ou pas, Johnson ne connaîtra toutefois un grand succès commercial. Il obtient le contact d’un agent de talent qui le recommande à Don Law, producteur musical avec qui Johnson enregistre l’intégralité de son répertoire dans deux sessions, à San Antonio en novembre 1936, et à Dallas en juin 1937. Il semblerait que le Diable est venu réclamer l’âme de Johnson peu de temps après ces enregistrements et il meurt l’année suivant en 1938 dans des circonstances pour les moins bizarres. Aucune cause officielle de mort n’est listée dans son certificat de décès, mais ce qu’un nombre de sources racontent c’est qu’il fut la victime d’un assassinat par empoisonnement perpétré par le mari jaloux d’une femme mariée que Johnson aurait séduit. Un destin funeste qui apporte un sinistre élément supplémentaire à son histoire. Mort à seulement 27 ans, Johnson est le « fondateur » du célèbre et néfaste Club des 27, un regroupement d’artistes et rockstars dont des légendes comme Jim Morrison, Jimmy Hendrix, Janis Joplin et Brian Jones, qui sont décédés à ce jeune âge là souvent dans des circonstances inattendues.
Robert Johnson est pourtant beaucoup plus que le fondateur d’un macabre ensemble d’artistes maudits. Deux décennies après sa morte une nouvelle génération de jeunes musiciens férus des blues fait la découverte de ses enregistrements. Des notables de la guitare comme Keith Richards et Eric Clapton font allusion à Johnson comme étant une influence majeure dans leur formation musicale. Un certain nombre de ses compositions sont reprises par des groupes de rock légendaires comme Led Zeppelin, Rolling Stones, Cream, et The Doors, et Johnson fait l’unanimité parmi les adeptes de la guitare comme étant l’un des meilleurs et plus influents joueurs à avoir maîtrisé l’instrument dans son genre. Il est plus que probable que cette maîtrise fut en fait le fruit d’un entraînement sans relâche, notamment avec son ami Ike Zimmerman, entraînement qui correspond à la période où il disparaît des radars vers la fin des années 1920. Mais le mythe est plus fort que la réalité, et comme il arrive assez souvent avec ceux qui percent dans le panthéon du mythique, sa légende a été mêlée au substrat d’éléments surnaturellement magiques qui fait l’étoffe des mythes qui traversent l’histoire et le temps, quelque chose sans doute réservé aux plus grands parmi les grands.