Marchés opportunistes : profiter des comportements à haut risque de dépendance

Article : Marchés opportunistes : profiter des comportements à haut risque de dépendance
Crédit: Image by besteonlinecasinos from Pixabay
28 février 2025

Marchés opportunistes : profiter des comportements à haut risque de dépendance

La vulnérabilité du public à la dépendance a été exploitée de façon systématique par le capitalisme à travers l’histoire, et des vielles pratiques se mélangent désormais à des nouveaux modes de consommation facilités par les nouvelles technologies, entraînant beaucoup dans les abîmes de l’addiction, et perpétuant cette exploitation.

Destruction des joncs chinois par les britanniques pendant la première Guerre de l’opium
Edward Duncan, Public domain

Les guerres de l’opium font partie d’un épisode de l‘histoire plutôt obscur pour la plupart des américains, beaucoup n’étant même au courant de leur existence. Pour une bonne partie des Chinois, elles sont le symbole d’une période humiliante de l’histoire de la Chine. Pour les cadres du parti communiste, l‘humiliation de la défaite dans ces conflits et les traités inégaux qui en résultent ont servi de motivation revancharde, leur poussant à redorer le blason de leur pays coûte que coûte, pour que la Chine prenne sa place légitime parmi les puissances mondiales.

La chronologie des événements déborde bien évidemment le cadre d’un simple billet. Les Guerres de l’opium sont des conflits dans lesquels des pays occidentaux se sont engagés afin de forcer les Chinois à consommer des marchandises nocives et dangereuses, menant à des problèmes sociaux, créant une forte dépendance pour un nombre élevé de toxicomanes, et entraînant un pourcentage alarmant de cette population dans le chemin de la perdition.

Le produit au centre de ces deux conflits, pratiquement imposé aux chinois par la coercition militaire, c’est l’opium. Il s’agit d’une substance issue du latex de pavot somnifère, réputée pour ses propriétés analgésiques, mais au fort potentiel addictif. Cultivé en grande quantité en Inde par les britanniques et acheminé aux ports chinois par la Compagnie britannique des Indes orientales pour, en guise de paiement pour des marchandises que les britanniques importaient, être vendue en des quantités colossales à des marchands (et des mafieux) qui distribuaient cette substance partout en Chine à travers d’un réseau de fumeries d’opium qui s’y était établi dès le XVIII siècle.

Si le caractère scandaleux de cette sinistre démarche ne vous a pas encore frappé, pensez  à quel point ça serait sans éthique et tout simplement absurde si une puissance étrangère quelconque, disons la Chine, décide qu’elle veut profiter financièrement de l’épidémie de dépendance au fentanyl en Amérique, et pour ce faire, juge qu’elle peut obliger le gouvernement des Etats-Unis à ouvrir ses ports à une armada de navires marchandes ramenant d’énormes quantités de fentanyl produites dans quelque malheureux pays tiers, s’appuyant sur une structure de trafic financé par une poigné de cupides hommes d’affaires et de mafieux chinois. Le gouvernement américain s’y opposerait, bien évidemment, et la Chine, obstinée dans sa volonté de profiter de ce juteux commerce, déclenche un conflit que les Etats Unis perd (ouais, on est dans un cas hypothétique ici) se voyant obligé à accepter l’imposition chinoise d’un marché de fentanyl qui aurait, ce n’est même pas la peine de le dire, un coût social désastreux pour la société américaine.

Il n’est pas étonnant que les Chinois aient gardé un si profond ressentiment vis-à-vis de l’Occident depuis plus d’un siècle, colère quelque part justifiée dont les sources naissent dans la foulée de ces événements. Ce scénario hypothétique que je viens de décrire d’une Amérique soumise par la cupidité d’entreprises étrangères en détriment du bien être de sa population est exactement ce qui s’est passé en Chine au XIXe siècle. Le fait que l’addiction et la dépendance furent pratiquement imposées militairement à la population Chinoise comme moyen par une poignée de capitalistes occidentaux de continuer de se faire de l’argent malgré l’opposition des dirigeants chinois est étonnement sordide.

Fumeries comme celle-ci à San Francisco étaient le lieu de prédilection pour les toxicomanes chinois sous la dynastie des Qing
Public domain

L’essor des paris sportifs

On sait très bien que dans le système capitaliste on ne pose pas des objections morales ou éthiques lorsqu’il s’agit d’opportunités de réaliser des gros bénéfices financiers, surtout pas, il semble, quand des comportements addictifs menant à la détresse sociale et à la ruine financière frappent des gens dociles, facilement manipulés et influençables, et qui sont tout simplement trop peu ou mal informées pour savoir dans quoi elles s’embarquent lorsqu’elles adoptent ces comportements. Le système profite tout simplement de leur vulnérabilité.

L’une des plus récentes itérations de l’exploitation de la dépendance par des intérêts capitalistes c’est l’épidémie des paris sportifs qui, en tout légalité, sévit sur une population de jeunes hommes, pour la plupart, qui mettent quotidiennement en jeu d’énormes sommes d’argent dans des paris qui concernent pratiquement toutes les compétitions sportives imaginables. Pour beaucoup d’entre eux ça signifie de rentrer dans un cycle vicieux duquel il est en tout apparence très compliquée de s’en tirer. Les plus vulnérables de ces jeunes se voient contraints à se livrer à des comportements irresponsables, risqués, illégaux, souvent dangereux, pour trouver de l’argent leur permettant d’assouvir leur dépendance. Beaucoup d’entre eux affichent tous les indices du comportement addictif.

Etats où les paris sportifs ont été légalisés en vert
Terrorist96, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons

Ces dernières années les marques, sites, et applications de paris sportifs ont explosé ici aux Etats-Unis. On en voit la publicité partout maintenant ; lors des matchs de foot, de basket, sur internet, sur les réseaux, sur des panneaux publicitaires en bord de route, dans le métro, dans la rue, dans les stades, et même sur les maillots des joueurs ; les sites des paris sportifs s’affichent partout et ils ciblent ces jeunes vulnérables en particulier.

Développement tout récent, ici aux Etats-Unis les paris sportifs sont désormais encadrés par la loi dans 38 des 50 états, et on peut tracer cette prolifération à tout va à une décision prise par la cour suprême en 2018, lors du premier mandat du président actuel, annulant une loi fédérale datant de 1992 interdisant les paris sportifs. Une toute récente étude publiée par la revue JAMA Internal Medicine de l’Association médicale américaine dévoile qu’une augmentation dramatique des demandes d’aide par des gens frappés par l’addiction aux jeux d’argent et paris sportifs a en fait eu lieu depuis que cette décision de la cour suprême de 2018 ait ouvert les vannes de la légalisation pour les états. On parle de centaines de milliards de paris qui coïncident avec des chiffres record de millions de personnes qui cherchent de l’aide six ans après.

Exploiter la dépendance

C’en est une marque de la façon de procéder de la société capitaliste peut être. Permettre l’introduction de marchés ou de produits qui comportent des risques en matière de santé physique et psychologique, qu’a priori ne seront pas régulés, jusqu’à ce qu’il y ait un nombre considérable de gens qui en souffrent les conséquences. Sauf qu’une fois que le constat est fait, que l’on se rend compte que ce marchés imposés par la puissance de l’argent d’intérêts sans scrupule et sans visage impliquent un coût social de taille, il est déjà beaucoup trop tard car des milliers ont déjà sombré dans les ténèbres de la dépendance. C’est arrivé avec l’opium en Chine au XIX siècle et c’est arrivé en occident avec des nombreux produits, notamment le tabac, dont les dégâts ne sont que trop connus.

One ne peut pas dire dans le cas du tabac ni dans celui des paris sportifs d’ailleurs qu’on ignorait complètement les dangers de dépendance et de santé physique et mentale liés à leur consommation ; ces dangers étaient bien connus avant la massification de la vente des cigarettes par exemple. Des rapports établissant un lien de causalité entre la cigarette et le cancer ont commencé à paraître dès les années 1920, et des études de suivi systématique ont été menées suivant la Seconde Guerre Mondiale du fait que les décès à cause du cancer de poumon soient devenus si nombreux à cette époque. Malgré ces informations on a continué et même amplifié la marchandisation de ce produit, tout en minimisant les effets négatifs, pendant des décennies.

« Sportsbook » à l’hotel Hilton
Mark Hardie, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons

En ce qui concerne les paris sportifs, c’est un sujet qui a toujours été polémique, lié à des questions de moralité et d’intégrité sportive. Les jeux d’hasard ont toujours été vus avec un certain scepticisme moral par une société américaine aux fortes influences chrétiennes, et c’étaient donc des activités pratiquées dans des contextes éloignés de la société mainstream, qui malgré cela avaient quand même un nombre assez important d’adeptes. Du fait du potentiel pour le trucage de matchs (qui éclata au grand jour lors du scandale des Black Sox en 1919 par exemple) et de liens entre les mafias, des associations criminelles, et la structure de la pratique des paris sportifs, ceux-ci avaient déjà été rendus illégales dans la plupart d’états au début du XXe siècle. Des nouvelles lois fédérales furent approuvées dans les décennies suivantes, notamment en 1961 avec le Federal Wire Act qu’interdisait l’utilisation du réseau de communication pour filer de l’information et des instructions destinées à être employées dans des jeux d’argent à travers les frontières entre états, et en 1992 avec le Professional and Amateur Sports Protection Act of 1992 (Loi de protection des sports amateurs et professionnels de 1992) qu’interdisait les paris sportifs au niveau fédéral. Il y avait donc un fort consensus depuis au peu près un siècle qu’il fallait légiférer ces activités pour au moins les rendre difficilement accessibles au grand public. Autrement dit, on était bien au courant des risques qu’elles comportaient.

Si les effets délétères de ces comportements étaient déjà connus, ou on en avait conscience quelque part de leur potentiels risques, il faut se poser la question, pourquoi permettre leur marchandisation à une si grande échelle ? Par rapport aux paris sportifs, on pourrait répondre, qu’il s’agit de pratiques culturelles enracinées de longue date qui sont de toute façon impossibles à empêcher complètement, un peu comme la consommation de substances illégales, qui malgré l’interdiction continuent d’être fortement consommées. Alors dans ce cas, pour quelle raison se lancer dans la légalisation d’activités à risque sans un dispositif parallèle d’aide et mitigation de risques pour les plus vulnérables, une espèce de filet de sécurité, financée peut être même par les recettes d’impôts de ces nouveaux marchés ? Pourquoi est-ce que la législation semble toujours être à la traîne ?

Je crois que l’on connaît déjà la réponse. Le profit est tout simplement au-dessus de tout aux Etats-Unis, la croissance économique à l’infini est le dogme suivi religieusement par les détenteurs du pouvoir, la valeur absolue du système économique américain, et elle se passe de tout ce qui pourrait s’entreposer entre elle et cet impératif ultime ; même pas mettre en péril la vie de millions de gens ne fera reculer les croyants du dogme devant ce devoir de néolibéral doctrinaire. Mettre en place des dispositifs parallèles pour aider les gens voudrait dire abdiquer d’une quantité importante en chiffres d’affaires, car ces dispositifs joueraient sans doute aussi un rôle dissuasif. Donc au lieu de cela, on est prêt à détourner le regard, faire semblant que ces petites gens n’existent pas, ou pire encore peut-être, qu’elles ne comptent pas. On se fait un peu d’argent sur leur dos jusqu’à ce que quelqu’un vient étude à l’appui signaler que ce que l’on fait n’est pas correcte. On met autant d’entraves que possibles aux tentatives de régulation, on tire profit du retard juridique, mais si ça finit par se faire de toute façon, tant pis, on médiatise le dédommagement de certains avec des piètres sommes, histoire de faire semblant que l’on pense à leur souffrance, et puis on passe à une autre chose.

L’appât de l’opportunité

On parle en criminologie américaine de trois éléments nécessaires pour qu’un crime soit commis ; moyens, mobile, et opportunité. Si l’on manque l’un de ces éléments, il est peu probable que quelqu’un puisse passer à l’acte ; il faut qu’il y ait une raison qui pousse la personne ou entité à commettre le crime, les moyens physiques et matériels pour le faire, et, peut-être le plus intéressant, d’avoir ou de se retrouver face à une opportunité pour le faire. Dans beaucoup d’affaires c’est peut-être le manque d’opportunité qu’agit comme élément dissuasif, empêchant un nombre indéchiffrable de crimes.

En ce qui concerne des questions comme la légalisation d‘activités aux fortes risques de dépendance, où en défaut d’un encadrement adapté, d’études qui puissent préciser et aboutir à des informations importantes pour la prise de décisions, d’un système judiciaire trop lent pour rester en phase avec l’évolution des circonstances, on donne tout simplement trop d’opportunité aux puissants qui n’agissent que dans l’intérêt de leurs bénéfices financiers de pouvoir poursuivre des investissements, ouvrir des marchés, et vendre des produits qui, n’étant pas illégaux aux yeux de la loi, au moins dans un premier temps, sont revêtus quand même d’un caractère délictueux ; gagner de l’argent grâce à la vulnérabilité et souffrance d’autrui est sans éthique.

Les témoignages de ceux qui tombent dans l’étreinte de l’addiction des paris sportifs sont frappants. Isolement, surendettement, faillite, descente aux enfers, renfermement sur soi, sur la nature illusoire des paris, augmentation de la « dose », pensées suicidaires, mensonges, relations brisées, familles déchirées, autant des termes qui se dégagent de ces témoignages et qu’illustrent le côté sale de l’affaire. Est-ce qu’il y a ceux qui participent aux paris sportifs avec une dose de parcimonie ? Ouais bien sûr. Mais ces premiers chiffres sortis dans l’étude publiée par la revue JAMA Internal Medicine de l’Association médicale américaine sont quand même alarmants. En retirant cette interdiction fédérale en 2018, on s’est lancé dans une affaire qui, six ans après, a déjà très mal tourné pour beaucoup de gens et qui risque encore de déchirer la vie de beaucoup d’autres.

Mais le pire c’est que ce sont les autorités elles-mêmes qui sont complices dans la descente aux enfers de tous ces malheureux. D’abord la cour suprême dont la raison d’être est la défense de la constitution. C’était d’ailleurs l’argument du juge Samuel Alito dans sa déclaration précisant la décision de la cour ; en gros l’interdiction fédérale était une « atteinte directe à la souveraineté des états » et n’était donc pas conforme à la constitution. D’accord, mais que se passe-t-il quand la défense de la constitution entraîne une décision qui risque fort de produire un scénario catastrophique dans lequel beaucoup de gens seront entraînées vers la ruine sociale et financière ? C’est problématique parce que du coup dans beaucoup de ces décisions de la cour suprême qui reviennent à scruter si une loi est conforme ou non à la constitution, on est carrément dans l’interprétation de ce document vieux de plus de deux siècles, et qui dit interprétation dit aussi subjectivité. Et puis il y a le fait curieux que ce soient les juges « conservateurs », dont ceux choisis par l’actuel président (qui était favorable à la légalisation d’ailleurs) qui aient soutenu cette décision et qu’ils aient orientée le débat plus vers une question de souveraineté des états, s’éloignant de la dimension protectrice de la loi fédérale.

Ensuite il y a les états qui pourraient de leur côté interdire les paris sportifs s’ils le veulent (certains d’entre eux, curieusement des états plus conservateurs du sud du pays, le font). Mais certains états qui ont légalisé les paris sportifs voient désormais des recettes fiscales tellement importantes rentrant dans leurs caisses qu’ils se voient tout à coup dans une situation où, ayant permis l’instauration de ce marché, ils ne peuvent plus reculer et s’en passer de l’argent que celui-ci génère et qui peut bien évidemment leur être utile.

L’interdiction de certains produits se fait pour un tout un éventail de raisons, mais la plus prépondérante c’est peut-être quand la chose interdite s’avère être physiquement dangereuse pour les individus et de ce fait implique un fardeau trop lourd à porter pour la société. Quand l’empereur Yongzheng interdit l’opium en Chine au milieu du XIXe siècle, son but était de freiner un fléau poussé à son extrême par la cupidité d’une poignée de marchands étrangers. Les dirigeants de la dynastie Qing ont très vite compris que la marchandisation de l’opium allait contre les valeurs de leur société. Mais que se passe-t-il quand les valeurs de ceux qui détiennent le pouvoir dans une société ne s’alignent pas avec le bien être physique et mental de leurs citoyens, des gens mêmes qui les ont porté au pouvoir, mais plutôt avec la maximisation des chiffres d’affaire et avec la croissance de l’économie à tout prix? C’est ce que l’on verra dans les années à venir dans cette Amérique ploutocratique désormais dans les mains d’oligarques qui s’apprêtent à la gérer comme une entreprise. 

Partagez