Ecritures mystérieuses et l’engouement pour l’enigme

Article : Ecritures mystérieuses et l’engouement pour l’enigme
Crédit: Mamoon Mengal, CC BY-SA 1.0
31 mars 2025

Ecritures mystérieuses et l’engouement pour l’enigme

L’inconnue est un puits de fascination qui séduit beaucoup d’entre nous. Pourtant, la manière qu’on aborde certains mystères de l’histoire en dit peut-être plus long sur nous que sur les énigmes qu’ils cachent.

Bonaparte en Egypte par Jean-Léon Gérôme – Public Domain

Lorsqu’il envahit l’Egypte en 1798, afin de barrer la route des Indes orientales aux britanniques, Napoléon Bonaparte emmena aux côtés de son armée tout un éventail de savants chargés de mener des études de valeur scientifique sur la géographie, les antiquités, l’histoire naturelle et la culture de l’Egypte, prévoyant une occupation permanente du pays par la France. Les recherches entamées par ces savants pendant cette expédition déclenchent dans les années qui ont suivi une egyptomanie qui s’empare de l’Europe, réveillant une fascination pour les productions culturelles et architecture égyptiennes. Tout cela débouche éventuellement sur un nouveau champ d’étude : l’égyptologie. L’Egypte ancien fascine alors les européens. Les ouvrages publiés dans le sillon de l’expédition française font rêver un public dont l’imagination est stimulée par les monuments, par les tombeaux, et notamment par l’écriture en hiéroglyphes, alors indéchiffrée, et qui donne aux anciens égyptiens une mystique presque surnaturelle.

La Pierre de Rosette et l’stèle dont elle faisait originellement partie. A. Parrot, CC BY-SA 4.0

C’est aussi lors de cette campagne d’Egypte que Pierre François Xavier Bouchard, lieutenant de l’armée française, découvre l’un des artéfacts les plus importants de l’histoire de l’archéologie. D’une conséquence majeure pour l’étude de la culture égyptienne, la Pierre de Rosette ouvre grand les vannes de la compréhension par les archéologues et les historiens de nombreux aspects clés de cette culture, jusqu’alors enveloppés dans un mystère profond. Ce monolithe faisant 112cm par 75cm avec 28cm d’épaisseur est le fragment d’une bien plus grande stèle dont la particularité serait qu’elle présente une inscription, un décret promulgué par le pharaon Ptolémée V en 196 av J.-C., en trois types d’écriture différents : l’égyptien en hiéroglyphes, l’égyptien démotique et le grec. C’est cette inscription bilingue (deux langues, trois systèmes d’écriture) qui permit au britannique Thomas Young et puis au français Jean François Champollion de déchiffrer finalement l’énigme des hiéroglyphes égyptiens deux décennies après sa découverte. Leur exploit de déchiffrage nous a d’une certaine manière permis d’entendre la voix des anciens égyptiens, portée à travers le temps par leur fascinant système de transmission d’information.

La civilisation la plus ancienne ?

La valeur de la Pierre de Rosette est inestimable puisque ce document fut la clé qui ouvrit le coffre recelant le savoir et les connaissances de l’une des premières et plus importantes civilisations du monde entier. Mais des écritures énigmatiques qui enveloppent ceux qui les ont produit dans un mystère difficile à percer existent ailleurs, et perdurent même aujourd’hui. C’est le cas du système d’écriture d’une autre des premières civilisations du monde ; la Civilisation de la Vallée l’Indus, aussi connue comme civilisation Harappéenne, du nom de l’un des plus significatifs sites archéologiques témoignant de le spectaculaire état de développement d’une des premières sociétés urbaines du monde. Réputée dans le milieu académique pour ses techniques sophistiquées d’ingénierie et d’urbanisme, cette civilisation est apparue vers la fin du IV millénaire  av.J.-C dans la vallée du fleuve Indus en Asie du Sud, recouvrant un territoire qui s’étend des montagnes de l’Hindou Kouch jusqu’à la mer d’Arabie.

À son apogée, on estime la population de la civilisation Harappéenne d’avoir atteint les cinq millions d’habitants, et elle est à l’origine d’un nombre d’impressionnantes innovations : planification urbaine sophistiquée avec des villes aux rues bien organisées, systèmes de drainage et d’égouts avancés avec de méthodes efficaces d’élimination des déchets, l’utilisation de poids et de mesures standardisés mettant en relief la solidité de ses réseaux commerciaux et la complexité de son système économique. Etant donné l’ancienneté de cette culture, ces apports sans équivalent nulle part ailleurs pour l’époque sont très impressionnants ; on parle quand même d’une culture qui vécut son apogée au IIIe millénaire av. J.-C. Certains chercheurs Indiens affirment même qu’il pourrait s’agir de la première civilisation proprement parlant à émerger puisque certains artefacts trouvés dans des sites comme Harappa et Mohenjo-daro ont été datés à des périodes plus anciens encore que ceux que l’on attribue à l’émergence des Sumériens en Mésopotamie et des Egyptiens dans la Vallée du Nil.

Territoire de la civilisation Harappéenne. Avantiputra7, CC BY-SA 3.0

Pourtant l’un des éléments les plus fascinants de cette culture, en raison de son caractère insondable et énigmatique, c’est le système d’écriture des Harappéens. Cette écriture est unique parce que, malgré des soupçons dans un premier temps qu’elle était l’ancêtre des langues du sous-continent indien, il s’agit en fait d’une langue complètement inconnue, aucun lien de parenté n’ayant été définitivement établi avec aucune famille linguistique connue. Elle apparaît notamment sur ce que ressemble à des sceaux, accompagnée de dessins iconographiques d’animaux et d’autres représentations, mais elle a aussi été retrouvée sur d’autres objets comme des poteries, des outils en bronze, des bracelets, des os, des coquillages, des louches, de l’ivoire et sur des tablettes en bronze et en cuivre. Alors même qu’il y a eu un déploiement d’efforts considérable par des chercheurs pour la décrypter depuis sa découverte vers la fin du XIXe siècle, l’écriture Harappéenne demeure totalement indéchiffrée et enveloppée dans peut être le même sort de mystère qu’entoura les hiéroglyphes égyptiens pendant des siècles.

Ecriture Harappéenne sur des sceaux. ALFGRN, CC BY-SA 2.0

Qu’est-ce qu’ils racontent ces symboles? Qu’est qu’ils peuvent nous dire sur la vision du monde, les valeurs et les aspirations des Harappéens? Les Harappéens nous parlent, on entend leur voix, mais on n’a aucune idée de ce qu’ils disent. Certains y voient peut-être un savoir ou de la sagesse perdue dans le temps dont ces symboles cryptiques recèlent les secrets. Peut-être qu’il s’agit de choses beaucoup plus prosaïques, comme des informations bureautiques semblables à celles des tablettes en argile des Sumériens. Quoi qu’il en soit, leur décryptage peut s’avérer extrêmement important, pas seulement pour la compréhension de cette culture en particulier, mais pour en savoir davantage sur l’émergence de la civilisation telle que nous la comprenons, pour comprendre mieux comment est-ce que cette transition de peuples nomades, aux cultures d’agriculteurs sédentaires, aboutissant en des agglomérations urbaines se fait. Il y en a même des enjeux politiques qui s’immiscent. Deux groupes en Inde se disputent la revendication de leurs origines à la culture Harappéenne ; l’un soutenant que l’écriture Harappéenne aurait des liens avec le Sanskrit et les langues du nord de l’Inde, l’autre qu’elle est plutôt liée aux langues dravidiennes du sud de l’Inde. C’est une revendication de taille, rien de moins que d’être reconnus comme les héritiers de, peut-être, la première civilisation à voir le jour au monde, si bien qu’un ministre de l’état Indien de Tamil Nadu a récemment promis une récompense d’un million de dollars à quiconque parviendrait à résoudre cette énigme.

Auteur anonyme, contenu indéchiffrable, langue inconnue

Mais en matière de mystère impénétrable vis-à-vis d’énigmatiques écritures rien n’est plus étrange à mon avis que le manuscrit de Voynich. Le manuscrit de Voynich, qui doit son nom a Wilfrid Voynich, un antiquaire polonais qui le découvrit dans un monastère en Italie en 1912, est un livre illustré vieux de 600 ans, rédigé dans une écriture totalement inconnue et qui reste à ce jour indéchiffrée. Ce livre médiéval, que l’on pense avoir été créé au XIVe siècle, fascine les chercheurs et les spécialistes en cryptographie puisque, malgré des nombreuses tentatives de décryptage par des spécialistes de renseignement, historiens, des experts en chimie, en mathématiques (Alan Turing l’a quand même tenté), et en philosophie médiévale, son contenu reste un mystère total.

Ecriture et Illustration du Manuscrit de Voynich. Public domain, via Wikimedia Commons

Disponible dans son intégrité en ligne, ce codex d’une plutôt petite taille (22cm x 16cm) est constitué de 234 pages avec des feuilles en parchemin de vélin. Les symboles utilisés dans sa rédaction sont inconnus et il comporte également énormément d’illustrations. Basé sur ces illustrations, le manuscrit peut être divisé en six sections différentes : botanique, astronomie et astrologie, biologie, cosmologie, pharmaceutique, et une section de textes courts que l’on pense être une compilation de recettes. La plupart des illustrations sont des dessins de plantes avec des petits textes détaillant manifestement des informations sur celles-ci. Mais il y a aussi des représentations d’étoiles, de la lune et du soleil, des pages où figurent les signes du zodiac, et une bizarre série d’illustrations représentant des femmes nues (possiblement enceintes) entourées ou se tenant debout dans des bassins ou à côté de ce que ressemble à des tuyaux par lesquels de l’eau ou des liquides semblent ruisseler. Contrairement aux hiéroglyphes et aux symboles Harappéens, qui étaient des systèmes d’écriture utilisées par les scribes et les clases sacerdotales et administratives de ces cultures, l’écriture qui figure dans le manuscrit de Voynich est unique, jamais retrouvée dans aucun autre ouvrage connu, ce qui creuse encore plus le mystère autour de ce livre.

Femmes et bassins, Manuscrit de Voynich, Public Domain, via Wikimedia Commons

Vu l’épaisse couche de mystère qu’entoure ce livre ésotérique, les hypothèses à propos de son contenu sont nombreuses. Le nombre et le détail des illustrations de plantes suggèrent qu’il pourrait s’agir d’une espèce d’herbier ou pharmacopée recensant un nombre de plantes à usage thérapeutique. Une autre possibilité plausible c’est qu’il est question d’un livre de médicine détaillant des recettes pour des médicaments et des techniques de balnéothérapie par exemple (d’où les dessins des femmes dans des bassins). Et il y a, comme l’on pourrait l’attendre d’un texte comme celui-ci, des hypothèses plus extravagantes qu’affirment par exemple que le manuscrit serait un texte d’alchimie dont l’auteur aurait voulu garder le contenu secret ou de choses encore plus bizarres comme un texte témoignant d’une communication avec des entités surnaturelles.

Quant à l’auteur, les indices laissent perplexe. Bien que la succession de propriétaires du manuscrit ait été retracée avec un certain degré de fiabilité, on n’a aucune idée de qui aurait pu être l’auteur de cet étrange ouvrage. Pendant longtemps le nom de Roger Bacon, un polymathe anglais du XIe siècle était avancé comme étant le possible auteur, mais cette hypothèse fut complètement déboulonnée une fois que la datation par carbone 14 du parchemin ait démontré que celui-ci fut fabriqué entre 1404 et 1438, donc plus d’un siècle après la mort de Bacon, l’écartant définitivement comme possible auteur. D’autres noms proposés sont ceux de John Dee, un mathématicien et astrologue dans la cour de la reine Elisabeth Ie d’Angleterre, Anthony Ascham, astrologue anglais du XIVe siècle, Jacobus Sinapius, spécialiste en herboristerie et médecin personnel de Rodolphe II, empereur du Saint Empire et l’un des propriétaires du manuscrit, et Wilfrid Voynich, l’antiquaire qui le découvrit, a été lui-même soupçonné d’avoir fabriqué le livre qui porte son nom. Toutefois le doute repose sur toutes les pistes liées à ces noms et aucun lien irréfutable n’a jamais été établi entre aucun d’eux et le manuscrit.

Le caractère énigmatique du manuscrit vient en grande partie de l’écriture inconnue dans laquelle celui-ci fut rédigé.  Comme il se doit, les hypothèses là-dessus sont nombreuses aussi. Il pourrait par exemple s’agir d’un texte entièrement crypté. L’hypothèse de travail la plus utilisée dans les tentatives de décryptage de l’ouvrage est justement celle du codage lettre à lettre dans lequel le texte est caché au moyen d’un procédé de chiffrement polyalphabétique, comme le chiffre de Vignère par exemple. D’autres chercheurs ont avancé des thèses alternatives comme par exemple celle d’un chiffrement visuel, ou qu’il est plutôt question d’une langue inventée de toutes pièces, connue seulement par un cercle restreint de savants médiévaux. Récemment une équipe d’informaticiens canadiens affirme avoir déchiffrée des passages du texte au moyen d’un puissant algorithme qu’aurait atteint un taux de réussite de 97% pour faire correspondre des anagrammes à des mots de langues modernes. Quand ils y ont inséré du texte issu du manuscrit, l’algorithme a découvert que 80% des mots codés semblent avoir été écrites en hébreu. C’est un indice intéressant. Sauf que là, les chercheurs disent seulement avoir peut-être trouvé la langue de chiffrage sans pour autant avoir réussi à déchiffrer le texte. Pour le moment donc le manuscrit de Voynich garde encore ses secrets. Le livre ne cesse pourtant d’éveiller la curiosité d’un public passionné par un envoûtant codex illustré qui est une véritable œuvre d’art. Si bien qu’un éditeur espagnol réussit à convaincre la bibliothèque Beinecke de livres rares et manuscrits de l’université de Yale, où le manuscrit est aujourd’hui conservé, de lui ouvrir son coffre-fort pour en faire imprimer 898 copies, avec un prix de vente fixé entre 7000 et 8000 euros.  

La zone d’ombre de l’énigme

Au-delà du mystère, il y a quelque chose d’intéressante qui se cache derrière ces énigmes. Pourquoi fascinent-ils autant ? L’inexpliqué semble réveiller ou titiller quelque chose à l’intérieur de beaucoup de gens qui s’exprime par une curiosité qui pousse à creuser ou peut être par un désir de voir le fantastique là où peut-être il n’existe pas. Les hiéroglyphes et les Égyptiens ont fasciné les gens de différentes époques avant leur déchiffrement au XIXe siècle. Athanase Kircher, prêtre jésuite allemand et orientaliste distinguée du XVII siècle (et à qui fut adressée une lettre cherchant son avis en 1639 d’un certain Georg Baresch, propriétaire le plus ancien du manuscrit de Voynich, et qui serait la plus ancienne mention connue du manuscrit), par exemple voyait dans les hiéroglyphes une parcelle de la révélation divine, suivant un enseignement de l’église que chaque peuple aurait conservé cette révélation après le déluge. Et certains semblent vouloir voir dans ces énigmes historiques des choses qui confirmeraient des profondes espoirs ou croyances, d’y voir, peut-être même inconsciemment, une brèche, une rupture dans la connaissance (au sens positiviste) qui laisse ouverte la possibilité que des choses vraiment fantastiques puissent être vraies.

Public domain, via Wikimedia Commons

Servant comme abri contre l’étreinte cartésienne de la rationalité, l’énigme crée une zone d’ombre qui nous permet de conjecturer à volonté et d’y insérer notre propre vision, et peut-être que chacun de nous projette finalement ses propres attentes et désirs dans l’espace d’ombre que ces énigmes abritent. Il est totalement possible par exemple que le manuscrit de Voynich soit un canular, l’œuvre d’un véritable artiste de la mystification médiéval, et que toutes ces hypothèses voulant y voir de la sagesse médicinale ou des connaissances alchimiques cachées derrière un chiffrement impénétrable ne soient que des chimères. Les Harappéens auraient-ils été les détenteurs d’un savoir perdu dans le gouffre du temps qui leur aurait permis un développement civilisationnel impressionnant ? C’est plutôt passionnant d’envisager la possibilité. Mais on ne saura vraiment que le jour où leur écriture soit finalement déchiffrée par un Champollion du XXIe siècle peut être. Si vous vous sentez suffisamment fort et ambitieux pour le tenter, peut-être que vous réussirez à décoder l’écriture des Harappéens et remporter le million de dollars de récompense. Vous pourriez alors vous offrir quelques copies du manuscrit de Voynich pour en faire des beaux cadeaux à vos amis et à vos proches.

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