Faux souvenirs et volatilité de la mémoire

Article : Faux souvenirs et volatilité de la mémoire
Crédit: Maureen Keating, Public domain, via Wikimedia Commons
30 mai 2025

Faux souvenirs et volatilité de la mémoire

On est habitués à penser que nos souvenirs sont une représentation assez fidèle des événements du passé. En y regardant de plus près pourtant, la précision de notre système de mémorisation semble beaucoup plus chancelante qu’on ne le souhaiterait, et dans certains cas nos souvenirs peuvent subir des altérations qui brouillent les frontières de la réalité.

Image par Michal Jarmoluk

Les tempêtes de neige aux Etats Unis sont une vraie galère pour les adultes. Quand elles frappent, et ça arrive pas mal l’hiver, il faut déneiger le stationnement, nettoyer la voiture, enlever la glace qui colle souvent au pare-brise et aux vitres, et puis pour se rendre au travail il faut pratiquer des routes dangereuses pleines de neige et de glace et qui aggravent une circulation déjà pas idéale. Mais pour les enfants une bonne tempête de neige est souvent synonyme d’un moment de bonheur car, en fonction de l’intensité de la tempête ou de la quantité de neige qui tombe, l’on peut s’attendre à l’annulation des cours. Ouais, ce n’est pas un secret…les enfants aiment bien cela. Je me souviens d’une de ces tempêtes d’hiver justement qui au départ promettait l’arrivée inespérée mais bienvenue de peut-être un ou deux jours de congé, mais qui finit par avoir des conséquences un peu plus que embêtantes pour mes parents. J’avais à peu près 9 ans à l’époque. Un matin particulièrement orageux je me rends à l’école où l’on nous apprend qu’une forte tempête de neige se dirige vers nous et que ceux qui souhaitent rentrer chez eux peuvent le faire parce que les cours venaient d’être annulés pour le reste de la journée à cause du risque d’une accumulation de neige importante. Comme j’habitais littéralement à côté de l’école à cette époque là, je suis rentré chez moi aussitôt et dans un état de liesse absolue. Je prévoyais déjà passer la journée à jouer dans la neige avec mes copains du quartier, de me battre dans une bonne bataille de boules de neige peut-être, dans ce snow day tombé du ciel comme un cadeau. Mais avant il fallait attendre que la météo se calme.

La tempête arrive donc, et elle est absolument brutale. Ce n’est pas tant la quantité de neige qu’impressionnait, mais plutôt l’intensité du vent. À travers la fenêtre du salon on voyait les arbres dans la rue qui fléchissaient de façon inquiétante avec les puissantes rafales, et la neige qui tombait pratiquement à l’horizontale. J’étais fasciné. Mais je voyais de l’inquiétude qui commençait à se dessiner sur le visage de ma mère. Et puis tout à coup, une scène impressionnante : la puissante force du vent arrache un arbre racines et tout situé juste devant le porche de notre maison et le fait tomber sur une rangée de trois ou quatre voitures garées dans la rue…y compris la voiture de mon père. C’était la cata comme on dit. Du coup, effaré par cette scène, mon père a le reflex de sortir, pour voir s’il peut y faire quelque chose je suppose, mais il se rend vite compte que les conditions sont beaucoup trop dangereuses et rentre toute de suite. On attend donc, dans une attente pour le moins anxiogène qui dure encore quelques heures.

Le vent se calme éventuellement et quoique la neige continue de tomber, la tempête avait perdue beaucoup en intensité. Et donc c’est à ce moment là qu’on sort pour aller voir les dégâts. La tête de mon père n’était pas rassurante ; je pense qu’il croyait vraiment que sa voiture avait été écrasée sous le poids de cet énorme érable. Mais à la surprise générale, et pour le soulagement de mes parents surtout, le tronc de l’érable était tombé juste à côté de la voiture, celle-ci étant en fait largement épargnée. Je dis largement parce que des branches plutôt costaudes avaient quand même réussi à abîmer légèrement une partie de la voiture, laissant une bosse côté gauche au dessus de la porte du passager. Comme sa mutuelle ne couvrait pas des « accidents liées à des phénomènes naturels » mon père était contraint de rouler avec cette bosse sur le toit de sa voiture pendant quelque mois, le temps de s’acheter une nouvelle voiture.

Roberto Ferrari, CC BY-SA 2.0

Il y a quelques semaines, on était en train de causer avec ma mère, de se remémorer de certains souvenirs liés à cette maison dans la quelle j’ai passé une bonne partie de mon enfance à Chicago, et on commence à un moment donnée à parler, pour la première fois depuis des décennies, de cette tempête particulièrement puissante, de l’arbre arraché et jonché dans la rue sur un tas des voitures, et de la voiture de mon père avec sa bosse au dessus de la porte du passager. Sauf que là, en partageant chacun sa version de cette histoire, on se rend compte qu’on n’est pas tout à fait d’accord sur un certain nombre des détails de ce qui s’est passé ce jour là. D’abord, d’après elle, l’arbre arraché n’était pas celui juste en face du porche de la maison, mais plutôt un qui était situé deux ou trois maisons plus loin. Et selon elle l’arbre n’était pas tombé sur une rangée de plusieurs voitures, mais au beau milieu de la voirie, et en plus que la seule voiture qui avait été touchée était celle de mon père. D’ailleurs l’arbre tombé n’était pas un érable mais un chêne. J’étais perplexe et même un peu troublé d’entendre tout ça, car cela contredisait carrément les souvenirs de cet événement singulier que j’avais gardé dans ma tête pendant toutes ces années. Comment se pourrait-il que des mémoires qui semblaient si vives, des images qui semblaient si nettes, des souvenirs qui paraissaient si fidèles puissent être à ce point là déformés ?

Sur le coup je me suis dit que c’était peut-être ma mère qui se trompait. J’ai même été coupable d’un peu de discrimination de l’âge en me disant que c’est peut-être parce qu’elle est plus âgée que moi qu’elle se souvient mal de tous ses détails. Et puis, le détail divergent qui m’a le plus interpellé c’est que, selon elle, la bosse imprimée sur la voiture par la chute de l’arbre n’était pas située au dessus de la porte du passager sur le toit mais plutôt juste à côté du capot et au dessus du pneu avant droite. Mais comment en être certain après toutes ces années? Qui se plante dans cette histoire ? Quelques jours plus tard on la réponse ; en fouillant dans son énorme archive photographique, ma mère venait de trouver une vielle photo de nous, mon frère et moi, qui date de quelques mois après cette puissante tempête de neige, jouant dans le jardin arrière de la maison, et dans le fond, garée à côté du jardin on voit clairement la voiture de mon père avec sa bosse…au dessus du pneu avant droit. C’était la preuve qu’elle avait raison. Et donc logiquement je me suis dit que si elle avait raison sur ce détail là, il est tout à fait possible que c’est moi qui se trompe sur tous les autres détails, et que pour je ne sais pas quelle raison mes souvenirs de ce jour là semblent avoir été sensiblement modifiés.

De la mémoire au faux souvenir

La mémoire est à la fois quelque chose de fascinante et énigmatique ; comment est que des neurones, à la base des cellules biologiques faites de matière physique, communicant et fonctionnant à base de signaux électriques, peuvent stocker de l’information, des images, des sentiments, des sons même, et ça à travers des années ? Les neurosciences n’ont bien évidemment pas encore intégralement dévoilé tout ce qu’il y a à savoir sur le fonctionnement de la mémoire. On théorise néanmoins l’existence de ce qu’on appelle des engrammes. Les engrammes sont des unités d’information cognitive imprimées sur une substance physique. Il s’agirait d’un groupe spécifique de neurones activés en réponse à une information. C’est le moyen par lequel les mémoires sont stockées, le résultat en fait de changements biophysiques et biochimiques dans le cerveau en réponse à des stimulations externes.

Mais les choses sont beaucoup plus complexes que ça, car il n’y a qu’un seul type de mémoire, et surtout moins un « centre » ou une partie spécifique du cerveau qui relève d l’information mémorielle. Différents réseaux neuronaux sont impliquées dans des multiples formes de mémorisation. Les neuroscientifiques les regroupent en 5 types distincts, chacun avec ses propres fonctions et impliquant des réseaux de neurones différents. De façon très schématique il y a la mémoire de travail, dite aussi la mémoire à court terme, qui nous permet la rétention d’information pendant la réalisation d’une tâche ou d’une activité. Ce type de mémoire est actionnée en permanence et nous permet de faire des choses comme retenir ce qu’un interlocuteur vient de dire dans une discussion, ou lire une recette de cuisine et puis suivre et appliquer ce qu’on vient de lire. Puis il y a quatre autres types de mémoire que l’on regroupe sous le terme générique de mémoire à long terme ; la mémoire épisodique, qui stocke les événements autobiographiques, comme les souvenirs d’un voyage par exemple ; la mémoire sémantique, celle du langage et des connaissances sur le monde ; la mémoire procédurale, c’est-à-dire celle des automatismes, comme les mouvements de notre corps lorsqu’on se déplace ; et la mémoire perceptive, un type de mémoire qui s’appuie sur les sens et qui opère à l’insu de l’individu.

Imagerie des circuits neuronaux. Ed Boyden/MIT

Ces différentes formes de mémoire interagissent entre elles, relevant d’un processus à multiples facettes et plus dynamique qu’un simple stockage statique. Dans ce contexte un souvenir serait en gros de l’activité électrique dans un circuit formé par un certain nombre de neurones qui interagissent entre elles par la voie de zones de communication entre deux neurones appelées connexions synaptiques. Pour qu’un souvenir soit formé donc, des connexions synaptiques doivent être crées à partir de l’information captée par nos sens, et puis pour que celui-ci se consolide dans notre esprit il faudrait une activation régulière et répétée des connexions synaptiques de l’engramme, le réseau neuronal qui constitue le souvenir.

La mémoire de l’être humain est dite reconstructive, c’est à dire qu’elle n’est pas une reproduction exacte des événements. On compare souvent de façon analogique la capacité de stockage du cerveau et des ordinateurs, mais cette comparaison a des limites, et la mémoire ne fonctionne pas comme un disque dur enregistrant des séquences numériques de zéros et uns avec précision. Elle est malléable et les réseaux neuronaux qui constituent les engrammes sont susceptibles d’être modifiés. À cause d’un certain nombre de facteurs donc la mémoire peut être déformée, à tel point qu’il est de toute évidence possible, sous certaines conditions et à son propre insu parfois, d’en fabriquer des souvenirs, et ça même si l’on est fermement persuadés que ces souvenirs correspondent de façon fidèle à la réalité. C’est un peu déstabilisant oui, car après tout, les souvenirs sont les briques avec lesquels on bâtit son identité. S’il y a la possibilité que certains ou même une bonne partie en sont déformés ou altérés, est-ce que c’est possible alors d’avoir une idée de soi qui repose sur un éventail de fausses informations ? Je me pose désormais la question d’à quel point les souvenirs que j’ai de mon parcours, de mon enfance, de mes relations n’ont subi des modifications qui les ont éloignés de ce qui s’est réellement passé.

Les faux souvenirs sont le fruit de plusieurs facteurs. D’après des neuroscientifiques ils sont formés souvent de la même façon ; quand on replonge dans un vrai souvenir quelconque, on déstabilise ne serait ce qu’un peu la mémoire, c’est-à-dire, le simple fait de l’évoquer dans notre esprit relève d’un équivalent physique, les bio signaux électriques, qui modifie très légèrement l’engramme. On met donc le souvenir « au jour », ayant tendance à incorporer de l’information, aussi minuscule que ce changement puisse être. Ces ajouts viennent de plusieurs sources, notamment des informations externes post-événement qui influencent la façon dont on se souvient d’une expérience vécue. Souvent ils sont le résultat d’informations trompeuses ou des suggestions extérieures. Nos biais cognitifs peuvent aussi être à la racine des modifications de nos souvenirs, nos préjugés par exemple sont susceptibles de colorer la manière dont on se souvient d’un événement ou d’une anecdote. Différentes personnes peuvent en fait vivre la même expérience mais, en fonction de leurs différences cognitives, en retenir différemment des détails et avoir des souvenirs complètement divergents du même événement. Avec les faux souvenirs on n’est plus dans le domaine de l’oubli ou des défaillances à cause d’une « mauvaise » mémoire, mais plutôt dans la reconstruction ou réinterprétation des souvenirs existants, que ce soit des simples distorsions de la réalité, ou des modifications de choses qui ont vraiment eu lieu, ou dans la fabrication tout court de choses qui ne se sont jamais produites. C’est ce dernier point qui interpelle car il confronte au fait troublant qu’il y a potentiellement un certain nombre de gens (soi-même peut-être) que l’on croise tous les jours et qui, dans leurs vies, se rappellent de choses qui ne sont jamais arrivées.

Implanter des souvenirs

Des pionniers de la psychologie comme Sigmund Freud et Pierre Janet avaient déjà reconnu que notre mémoire est soumise aux influences de facteurs psychologiques. Plus récemment, les travaux de la psychologue américaine Elizabeth Loftus, une chercheuse qui a dédié sa carrière à étudier la malléabilité des souvenirs, ont mis en lumière plus concrètement la volatilité de la mémoire, et remis en question sa fiabilité et sa précision. Dans une célèbre expérience psychologique menée par Loftus, elle et son équipe réussirent à démontrer que, en se servant de la suggestion et de la désinformation, il était tout à fait possible de implanter des faux souvenirs dans l’esprit des individus. Loftus demanda aux familles des participants de l’expérience de fournir trois souvenirs d’enfance des participants. Puis un quatrième souvenir, faux cette fois-ci, serait ajouté. Elle demanda aux familles de fournir des détails sur un centre commercial avec lequel le participant serait familier car le quatrième souvenir impliquait une histoire d’avoir été perdu dans un centre commercial dans leur enfance. Elle invite alors les participants à donner les plus de détails possibles sur ces quatre souvenirs d’enfance dans un nombre des entretiens hebdomadaires fort suggestifs.

Elizabeth Loftus

Vingt cinq pourcent des participants donnèrent des descriptions plus ou moins détaillées des quatre souvenirs y compris, étonnement, des détails sur le faux souvenir. L’expérience a été répliquée des centaines de fois par d’autres chercheurs avec un taux moyen de participants détaillant des faux souvenirs qui oscille entre les 30 et 50 pourcent. Cette expérience démontra la vulnérabilité de notre mémoire au pouvoir de la suggestion et plus globalement aux influences externes après le fait. Mais il y a un autre type de faux souvenir qui peut aussi être alimentée par des influences externes et qui fit couler beaucoup d’encre dans les années 1990 aux Etats Unis ; les mémoires refoulées.

Les dégâts des faux souvenirs

Deux domaines dans lesquels les faux souvenirs peuvent vraiment avoir des conséquences néfastes pour ceux impliqués sont dans la pratique de la psychothérapie et dans le système judiciaire. Il y a un nombre de cas perturbateurs qui démontrent comment l’éveil d’un faux souvenir dans le cadre d’une psychothérapie ou l’utilisation d’un faux souvenir comme preuve ou comme témoignage dans l’inculpation de quelqu’un peuvent complètement détruire la vie d’une personne et de son entourage.

Prenons l’affaire de George Franklin, un cas de condamnation injuste basée sur un faux souvenir, survenue au Etats-Unis dans les années 1990. Enfant, Eileen Franklin, fille de George, était la meilleure amie de Susan Nason, une petite fille d’à peu près huit, assassinée brutalement en 1969 dans une affaire criminelle qu’une vingtaine d’années plus tard restait affaire non résolue. Un jour en 1989, en regardant sa propre fille ayant à l’époque à peu près le même âge que Susan Nason, Eileen Franklin affirme que tout d’un coup un affreusement épouvantable souvenir de son enfance lui revient dans lequel son père George viole et tue sauvagement sa meilleure amie. Cette étonnante allégation contre son propre père suffit pour l’arrestation de celui-ci et pour la réouverture de l’affaire Nason. Pendant le procès Eileen Franklin explique que le souvenir était tellement traumatisant qu’elle l’aurait enfoui dans les profondeurs de son inconscient, des propos soutenus par une psychiatre témoin expert de la partie plaignante. Les avocats de George Franklin utilisèrent une ligne de défense comme quoi Eileen Franklin aurait créée ces souvenirs à partir des détails du meurtre rapportés par la presse. Mais cela ne suffit pas pour exonérer George Franklin, qui fut condamné à perpétuité par le jury en 1991. C’était un procès qui eut d’importantes implications pour le système judiciaire car il s’agissait de la première fois qu’une inculpation judiciaire était entièrement basée sur une mémoire traumatique refoulée, légitimant ainsi leur utilisation dans les tribunaux. Suivant le jugement, Eileen Franklin est même devenue une espèce de figure de proue de ce qui commençait à se dessiner comme un mouvement des mémoires refoulées regroupant des supposées victimes d’abus, et fit des nombreuses apparitions médiatiques dans des populaires émissions télé comme celle d’Oprah Winfrey.

Pourtant, quelques années plus tard seulement il y eut un retour de bâton contre ce mouvement des mémoires refoulées, avec un nombre grandissant de professionnels de santé mental remettant en question la validité scientifique du concept. Puis en 1995, un juge annula le jugement contre George Franklin, citant des erreurs procédurales ; le juge du procès aurait permis les avocats de Eileen Franklin d’utiliser la décision de George Franklin de garder le silence lors de son interrogatoire (ce qui est un droit stipulé par le cinquième amendement de la constitution américaine pour justement, entre autres choses, ne s’auto incriminer), comme preuve de culpabilité. Le réexamen de la ligne de défense des avocats de George Franklin mis le doute sur le témoignage d’Eileen Franklin; en gros il n’y avait aucun détail dans son témoignage qui n’aurait pas été publié par les journaux locaux, c’est-à-dire qu’elle n’apportait rien qui n’était déjà disponible publiquement. Mais le clou dans le cercueil de l’affaire contre George Franklin furent d’autres accusations de meurtre qu’Eileen Franklin essaya de mettre sur le compte de son père, accusations basées elles aussi sur des supposées mémoires refoulées. Puis sa sœur, qui avait témoigné en sa faveur pendant le procès se rétracta. Il devenait clair que la crédibilité de Eileen Franklin était plutot douteuse et étant donné les avis de plus en plus critiques des experts vis-à-vis les mémoires refoulées et leur validité en tant que preuve dans des affaires judiciaires, et le fait qu’il n’y avait aucune preuve physique qui lui liait à ce meurtre, la décision de libérer George Franklin fut prise, non sans qu’il ait passé plusieurs années derrière les barreaux pour un crime qu’il n’aurait pas commis. George Franklin fut la victime d’un procès judiciaire bâclé, alimenté surtout par la forte émotion suscitée par le faux souvenir très détaillé de sa fille. 

Un autre cas emblématique d’un faux souvenir qui mena à l’incrimination de personnes innocents est celui de Beth Rutherford, une jeune infirmière convaincue par sa thérapeute que des abus sexuels qu’elle aurait prétendument subi dans l’enfance étaient la cause de son stress chronique. Dès leurs premières séances cette thérapeute travaillant pour une église locale dont Rutherford et sa famille en étaient membres, lui aurait demandé si elle avait subie des abus sexuels dans son enfance car, selon elle, les symptômes de la jeune femme pointaient vers cette possibilité. Beth répond dans un premier temps que non. Mais l’insistance de la thérapeute sur ce point là l’amène à se poser des questions sur cette troublante possibilité. Elle commence alors à avoir des cauchemars impliquant des scènes de viol et son père. La thérapeute voit dans ces cauchemars des souvenirs refoulés qui commençaient à être déterrés. Après deux ans et demie d’une thérapie qui l’aurait complètement dévastée Beth Rutherford accuse publiquement son père de l’avoir violée, de l’avoir torturée, et de l’avoir contraint à subir des avortements pour cacher, avec la complicité de sa mère, les preuves de ces abus. Ses parents étaient dans le choc absolu par ces accusations.

Mais toute son histoire se révéla être fausse. Du coup, après avoir passée des examens gynécologiques exhaustifs, il s’avéra que Beth Rutherford était en fait encore vierge, éliminant la possibilité qu’elle ait pu être violée. Puis son père révèle une information qu’il aurait voulu garder privée dans un premier temps ; il aurait subi une vasectomie peu de temps après la naissance de Beth, éliminant la possibilité qu’elle ait pu tomber enceinte de lui, puis être contrainte d’avorter. Tous les soi-disant souvenirs de ces abus auraient en fait été créés dans ses séances avec Donna Strand, la thérapeute qui aurait, avec son approche suggestive et sa pratique hautement douteuse, poussée Beth à se « remémorer » de choses affreuses qui n’avaient jamais eu lieu. Cette histoire détruisit la vie de la famille Rutherford. La réputation du père dans sa communauté fut anéantie. Il alla jusqu’à perdre son boulot. Ils décidèrent de poursuivre en justice l’église et la thérapeute à l’origine de ces faux souvenirs qu’elle aurait implantée dans l’esprit de leur fille. Ils auront gain de cause, se faisant indemniser par l’église à hauteur d’un million de dollars. Ce n’était pourtant la seule affaire de ce type à cette époque puisque au début des années 1990 beaucoup de cas surgirent dans lesquels des enfants traduisaient leurs propres parents en justice pour des abus sur la base de mémoires refoulées prétendument déterrées lors des sessions de psychothérapie, impliquant souvent de l’hypnose et d’autres approches contestables.

Manipulation de masse et des souvenirs

Ils est donc de toute évidence possible de manipuler quelqu’un à se souvenir de choses qui n’auraient jamais eu lieu, de s’auto suggérer avec des informations externes pour fausser sa propre mémoire. La nouvelle conception de la mémoire comme étant fortement malléable et vulnérable à tout un tas de facteurs externes nous aide à mieux comprendre son fonctionnement. Mais cela devrait aussi nous alerter sur des possibles dangers susceptibles de surgir dans l’ère du numérique et des réseaux sociaux. La manipulation de masse et la désinformation sont monnaie courante sur internet. Quel est l’impact sur notre mémoire de toute ces intox, de ce tsunami de désinformation qui inonde les réseaux de communication ? Est-ce possible, de la même façon qu’on peut implanter des faux souvenirs dans l’esprit d’un individu à force de suggestion, de le faire à une échelle beaucoup plus large ? Serions nous en train de subir des altérations considérables de nos propres souvenirs à coup de manipulations de masse ?

Image de Gerd Altmann

Cela peut sembler comme le scénario d’un mauvais film de science-fiction. Pourtant dans une étude récente, des chercheurs de l’Université de Barcelone ont obtenu des résultants qui suggèrent que les gens qui ont tendance à croire en des pseudosciences sont plus susceptibles de développer des faux souvenirs. Cela pourrait dire que les distorsions de la mémoire contribuent à l’acceptation de croyances pseudo scientifiques. D’autres études démontrent aussi que l’adhérence aux vérités « alternatives », pseudosciences, et croyances irrationnelles irait de pair avec un usage intensif des réseaux sociaux. Y a-t-il alors une corrélation entre l’utilisation des réseaux sociaux et une vulnérabilité accrue de générer des faux souvenirs ? Aucune étude ne le démontre et l’on est dans la pure spéculation en faisant ce lien. Mais la science n’a que commencé à se pencher sur les conséquences des réseaux sociaux sur notre cognition, et étant donné l’épidémie de désinformation qui s’acharne sur la société, il n’est pas totalement invraisemblable que toute cette manipulation soit en train d’au moins colorer sinon de sensiblement altérer nos souvenirs des événements.

L’effet Mandela est une espèce de curiosité psychologique dans laquelle plusieurs personnes partagent le même faux souvenir d’un événement. On pourrait l’assimiler à une sorte de faux souvenir collectif. Ça s’appelle l’effet Mandela du fait qu’un nombre pas négligeable de gens se « souviennent » de la mort en prison de l’icône sud-africain de la lutte contre l’apartheid Nelson Mandela dans les années 1980. Dans les faits, Nelson Mandela est sorti de prison et fut même élu président de l’Afrique du Sud à deux reprises. Qu’il soit vrai ou non, l’effet Mandela met en relief le concept de la mémoire collective, un concept souvent évoqué dans des discours sur des événements historiques importants par exemple, et qui désigne le recueil commun de souvenirs d’un groupe social lié étroitement à l’identité du groupe. L’effet Mandela n’a pas encore été étudié de façon extensive mais son existence relève de possibilités inquiétantes car il ouvre peut-être les vannes à la potentielle création de faux souvenirs de masse, et à la possibilité de fausser la mémoire collective, ce qui pourrait profondément influencer la société et façonner même la manière dont on comprend le monde. Si la mémoire collective se base sur des « faux » souvenirs massivement répandus, quel est l’impact de tout cela sur notre l’identité collective et sur l’objectivité de la réalité?

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