C’est qui ce « Bird »?
Il est difficile d’estimer à quel point certaines personnes ont changé le cap de l’histoire, tellement leur vision et leurs exploits transforment fondamentalement l’étoffe de la culture. Charlie Parker, surnommé « Bird », était l’un de ces personnages singuliers dont le génie et passage éphémère viennent secouer le paysage d’un univers artistique qui ne sera plus le même après eux.

Les révolutions, ça arrive aussi dans le domaine de la musique. Quand elles surviennent, ce sont souvent dans un premier temps des mouvements dites underground, des oscillations culturelles souterraines agglomérant des artistes et des musiciens qui parviennent à percer dans leur niche, voire dans le mainstream, poussés par la conjugaison d’un amas d’influences et par l’élan de l’innovation, par une nouvelle manière de faire tellement retentissante qu’elle donne un nouveau souffle à une forme, genre, ou niche artistique déjà décadente voire moribonde, ou qui change radicalement les traits d’un paysage musicale plus vaste. Le jazz a subi plusieurs de ces révolutions au long de son histoire, mais celle qui eut le plus d’influence sur les formes que le genre a ultérieurement incarné c’est la révolution du bebop survenue dans la décennie des 1940, au moment où le monde se déchirait dans le carnage de la Seconde Guerre Mondiale. Quelle autre ville que New York aurait pu réunir une constellation de musiciens avec autant de talent et de créativité, et surtout avec autant d’envie, de faim de faire autrement, de pousser les limites de l’acceptable quitte à perdre les adeptes de la tradition, voire à mépriser le conventionnel pour aller mettre les pieds dans des terrains vierges touts prêts pour l’exploration des nouveaux idéaux et d’idées musicales révolutionnaires ?
Du swing au bebop
Mais les révolutions sont aussi faites de personnages. L’influence de Charlie Parker sur le genre est totale et consensuelle. C’est un saxophoniste qui a influencé tous les instruments, pas que les saxophonistes. Souvent, ceux qui se dédient à l’apprentissage d’un instrument ont naturellement tendance à apprendre d’autres musiciens qui jouent leur instrument spécifique; les guitaristes apprennent d’autres guitaristes, les pianistes d’autres pianistes et ainsi de suite. Mais Parker est admiré et surtout étudié par les plus divers instrumentalistes ; des trompettistes aux contrebassistes passant par les pianistes et même les batteurs. À un moment donné dans leurs parcours d’apprentissage tous s’appliquent à l’analyse des phrases de Parker, même aujourd’hui. Il n’y a peut-être jamais eu un musicien avec un tel pouvoir d’influence sur un genre musical car c’est en grande partie lui qui est responsable pour la création du langage du bebop. À l’époque des premiers rencontres dans les petits clubs new-yorkais entre ceux qui deviendraient par la suite les piliers de ce nouveau mouvement, tels que les trompettistes Dizzy Gillespie et Miles Davis, le pianiste Thelonious Monk, et le guitariste Charlie Christian entre autres, c’était le swing qui régnait, un style de jazz très populaire dans les années 1920 et 1930 et rendu célèbre auprès du public américain par des leaders d’orchestre tels que Duke Ellington, Count Basie, et Benny Goodman. Dans ces groupes de swing comprenant plusieurs sections d’instruments allant parfois jusqu’à vingt-cinq musiciens, le rythme était assuré par le piano, la guitare, la basse et la batterie, tous travaillant ensemble sur une métrique régulière en quatre temps. Cette approche fut balayée par cette nouvelle jeune génération bebop assoiffée de rythmes plus intéressants, cadences plus complexes, plus osées, dans lesquelles la musique ne suit pas strictement un battement régulier mais se développe sur un rythme subtilement accentué, ressenti, sous-entendu même, explorant d’autres temps et où viennent s’ajouter l’asymétrie et l’explosibilité de fulgurantes improvisations d’une prouesse technique effarante. Le bebop était musicalement plus ambitieux, rythmiquement plus rapide et syncopé, et se distinguait aussi par une approche harmonique innovatrice avec des progressions d’accords plus élaborées.
C’est qui ce « Bird » ?
Qui était donc ce Charlie Parker et comment a-t-il réussi à formuler un langage musical avec une expressivité et une richesse syntaxique aussi profondes que ce que l’on peut retrouver dans les langues parlées ? C’était un garçon né dans une famille aux moyens modestes à Kansas City en 1920. Jeune il démontre un fort intérêt pour la musique et commence son apprentissage du sax à l’âge d’onze ans. Envoûté par le jazz et assidu dans sa formation musicale, il commence à explorer l’univers musical de Kansas City dans son adolescence, alors une Mecque pour les musiciens de jazz, fréquentant des speakeasies et des clubs où il absorbe les rythmes et le tempérament musicale de cette ville, mais aussi les vices ; Parker sera un utilisateur de substances illicites dès l’adolescence jusqu’à sa mort à l’âge précoce de 34 ans. Bien que sa consommation eût en fin de compte des conséquences funestes dans sa vie, celle-ci ne lui empêchera pas de cultiver continuellement son talent. Après avoir épousé sa copine de l’époque à seulement 15 ans et abandonné l’école faute d’intérêt pour un parcours conventionnel, il se dédie entièrement à la musique et commence à se présenter avec des formations locales avec lesquelles il fait des tournées qui lui feront connaître un nombre des grandes villes américaines de l’époque où le jazz avait trouvé une niche et des adeptes. Mais c’est à New York que Charlie Parker devient une légende. Il y débarque en 1939 et peine naturellement au début à trouver sa place dans une ville qui abritait les meilleurs musiciens de jazz de l’époque. Il bosse avec des formations plus traditionnelles jouant un jazz plus tourné vers le swing et dans lesquelles les opportunités pour montrer son talent d’improvisateur et ses nouvelles idées musicales sont rares. Mais c’est dans les petits clubs de Harlem, dans des séances ayant lieu après les présentations principales de début de soirée où il rencontre d’autres jeunes musiciens qui, comme lui, étaient plus ouverts à l’expérimentation. C’est là où il commencera à vraiment se faire remarquer. Ces jam sessions en fin de soirée furent le laboratoire où le bebop commença à prendre forme et deux clubs en particulier, Minton’s Playhouse et Monroe’s Uptown House, étaient des véritables pépinières de ce genre naissant. Parker y côtoyait régulièrement des musiciens qui sont eux-mêmes ultérieurement devenues des légendes du jazz comme le trompettiste Miles Davis, le pianiste Bud Powell, le batteur Max Roach, et le bassiste Charles Mingus pour ne citer que quelques-uns. Ensemble, poussées peut-être par leurs egos, par l’ivresse de la créativité, voulant se surpasser les uns les autres dans des prodigieux échanges de spontanéité, ils catalysèrent un mouvement musical qui s’est répandu aux quatre coins de la planète. Aujourd’hui le jazz a un rayonnement véritablement mondial avec des clubs de jazz et des adeptes dans toute ville comptant un certain nombre d’habitants au monde, et ça c’est en grande partie grâce aux idées innovatrices de Parker et ses contemporains et la révolution qu’elles on déclenché.

William P. Gottlieb, Public domain, via Wikimedia Commons
L’appel et réponse
On a tous sûrement entendu dire que la musique est un « langage », ou entendu quelqu’un parler de la « langue de la musique », et ces formules peuvent sembler un peu cliché et rebattues aujourd’hui. Mais il arrive que dans le jazz, les solos improvisés comportent des caractéristiques qui rappellent certains éléments des langues avec lesquelles nous communiquons quotidiennement. Dans les improvisations de jazz, qui sont dans l’essentiel des longs enchaînements de notes musicales, les ensembles de notes qui les composent ont une cohérence esthétique qui plait à l’auditeur. Cette cohérence est due au fait que dans la cadence rythmique et le développement mélodique de l’improvisation il y a de la syntaxe, une syntaxe qui n’est pas sans rappeler la syntaxe des phrases dans une langue parlée. Ca peut sembler comme un amas de notes aléatoires pour certains, mais les notes d’une improvisation s’encadrent dans la logique de la progression des accords du morceau, c’est-à-dire, on joue essentiellement les mêmes notes qu’il y a dans les accords mais de façon linéaire et horizontale, faisant par le choix des notes un dessin expressif que l’on peut analyser de plus près en découpant l’improvisation en phrases. Ce sont en fait ces phrases qui sont gouvernées par cette syntaxe musicale où des fragments encore plus petits que l’on pourrait appeler des constituants suscitent spontanément d’autres constituants sur une logique largement basée sur le rythme. On appelle cette succession de phrases appel et réponse, et c’est l’une des caractéristiques que le jazz a hérité de ses influences africaines. Dans l’appel et réponse, la deuxième phrase jouée est comme une espèce de commentaire, de riposte à la première. On joue une phrase d’appel et puis on joue sa réponse. Puis il y a une réponse à la réponse et ainsi de suite jusqu’à ce que des structures mélodie- rythmiques plus complexes se forment et prennent leur place dans l’enchaînement. De cette façon, l’improvisation se construit presque d’elle même de manière organique et spontanée. Dite comme ça cela peut paraître simple, mais la construction spontanée des phrases avec un instrument est une faculté qui prend des années à maîtriser.
C’est Parker qui a complexifié et enrichie cette syntaxe. Les improvisations dans le swing étaient basées sur le mouvement de la mélodie principale du morceau, c’est-à-dire que l’on utilisait la mélodie principale comme gabarit. Parker était l’un des premiers musiciens à baser ses improvisations sur ce qu’il entendait dans la progression des accords, créant des nouvelles mélodies à partir de la structure même du morceau. Les foudroyantes mélodies aux rythmes syncopés produites par la créativité et ingéniosité musicale de Parker lors de cette décennie des années 1940 à New York, et que l’on peut entendre dans bon nombre de ses compositions et enregistrements, restent largement le modèle suivi par tous les musiciens de jazz qui sont venus après. On parle de phrasing dans le jazz, c’est-à-dire de la manière de construire les phrases d’un solo. Parker en était le maître ; c’est lui qui commence à se servir de double croches en allant plus vite dans ses solos, de se permettre de sortir des limites imposés par l’harmonie pour jouer des notes dissonantes qui donnaient à ses improvisations beaucoup plus de caractère en créant une tension qui se résolvait une fois qu’il revenait à l’harmonie originelle. La légende raconte qu’une nuit le jeune Parker est entré dans un club de jazz à Kansas City voulant jouer et improviser avec des pros plus expérimentés qui se présentaient là ce soir. Il monte sur scène et commence son solo assez bien, mais dans un moment de mégarde il oublie la progression des accords du morceau et commence à jouer des fausses notes. Il est déraillé et joue tellement mal que les pros sur scène commencent à s’agacer, jusqu’à ce que Jo Jones, le batteur pour le célèbre orchestre de Count Bassie, et à la batterie ce soir-là, balance sa cymbale par terre près de Parker dans un geste de mépris. Un silence de mort le moment d’après est suivi par un éclat de rire générale de la salle. Parker était humilié. Mais cette humiliation eut des conséquences considérables pour le jazz et l’on pourrait même dire que ça fut un moment charnier pour le genre car c’est cette expérience embarrassante qui poussa le jeune et acharné Parker à s’entraîner comme jamais, passant, d’après ses propres dires dans un entretien avec le saxophoniste Paul Desmond, jusqu’à quinze heures par jour à pratiquer le sax pendant une période de quatre ans. C’est sans doute pendant cette période de travail et d’amélioration sans relâche que Parker est devenu le maître de l’improvisation que le monde découvrira quelques années plus tard à New York. Tous ses efforts donnèrent ses fruits puisqu’il fut reconnu par ses contemporains et par des figures de mouvements artistiques adjacentes au bebop comme un génie, devenant pendant ces quelques années passées à New York une figure notoire de la subculture artistique. Toutefois il ne reçut peut-être pas l’attention qu’il méritait des medias mainstream ; c’était malheureusement le cas pour beaucoup de musiciens afro-américains de l’époque.
Son éthique de travail n’était surpassée que par sa tendance à l’excès, et peut-être qu’elle en faisait même partie de ses excès. Les génies sont souvent des gens torturés par des démons intérieurs qui les hantent tout au long de leurs existences. La mort de sa fille Pree en 1954 fut un coup dévastateur pour le musicien déjà dans un état de santé mentale fragile et affaibli par ses addictions. Charlie Parker est mort l’année suivant à l’âge de 34 ans, officiellement d’une pneumonie lobaire et d’un ulcère perforé mais souffrant également d’une cirrhose du foie découlant sans doute de ses années d’abus de substances et d’alcool. Sa contribution à la culture américaine est pourtant inestimable et il est très difficile d’imaginer quel chemin le jazz aurait pu prendre sans lui. Il fut tout simplement révolutionnaire. C’est l’une des ces figures éphémères de l’histoire qui illuminent et rayonnent comme la foudre et qui retentissent comme le coup de tonnerre, laissant dans le sillon de leur passage un bouleversement du statu quo et une ouverture à des dimensions artistiques qui n’auraient peut-être jamais été possibles sans eux.