Fausses informations : la cacophonie qui censure
La censure peut prendre des formes variées et des nouvelles formes de barrer l’accès à l’information dont il faut prendre garde peuvent surgir tout naturellement en fonction des évolutions sociales et technologiques des sociétés.

Dans le monde globalisé et hyper connecté d’aujourd’hui, la prolifération des fausses informations, ou de fake news comme l’on est venu appeler le phénomène partout dans le monde, a eu un impact globalement négatif sur bon nombre de sociétés ; des répercussions néfastes notamment sur la politique interne, sur la confiance envers les institutions, et sur la perception que l’on a des medias « traditionnels » dans les sociétés qu’en sont atteintes. Le problème est d’une telle ampleur que certains pays et gouvernements envisagent ou ont déjà mis en place des lois et des cadres légaux pour freiner cette prolifération dans le but d’éviter que la désinformation déforme les faits dont l’intégrité sert finalement comme base commune pour le bon déroulement de la société. Il existe néanmoins des véhémentes opposants à ces cadres légaux qui luttent assidûment contre l’implémentation de toute politique allant dans le sens de la réglementation et qui utilisent l’argument de la censure. Pour ces détracteurs, toute mesure visant freiner la diffusion des fausses informations est essentiellement une forme de censure, une manière d’interdire la parole et la liberté d’expression de certaines personnes. L’impact que les fausses informations ont sur la communication est pourtant beaucoup plus insidieux que celui d’une simple démarche d’expression et ironiquement l’effet qu’elles suscitent entraîne une authentique forme de censure. Mais comment ? Comment est-ce les fake news seraient devenus un outil pour faire taire ou escamoter les faits et l’objectivité?
L’élargissement de l’espace médiatique
L’espace médiatique, c’est-à-dire l’ensemble de canaux d’échange et de diffusion des flots d’information, était au début des années 2000 un paysage encore réduit, avec seulement un certain nombre de publications et chaînes d’information réputées à travers lesquels l’écrasante majorité du public s’informait. Cet espace s’est néanmoins considérablement élargi avec le développement du web 2.0 et surtout avec les réseaux sociaux qui ont permis l’interaction entre utilisateurs et favorisé notamment l’autonomie individuelle dans la production des contenus. Résultat : la quantité de canaux à travers lesquelles l’information circule a explosé et depuis quelques années elle ne provient plus que d’un nombre réduit de medias et de rédactions professionnelles mais d’un nombre incalculable de créateurs de contenus, certains même se prétendant journalistes, et qui diffusent une ahurissante quantité d’information teintée de toutes les couleurs du spectre politique. Certains voient cela d’un bon œil, une espèce de démocratisation de l’espace médiatique, une prise des moyens de production de l’information. Sauf que souvent, dans le but de transmettre leurs courants de pensée et leurs idéologies, ou tout simplement pour gagner de l’argent avec le modèle économique mis en place par les plateformes qui les hébergent, beaucoup de ces nouveaux diffuseurs, sans aucun souci déontologique bien évidemment, omettent, déforment ou fabriquent tout simplement des informations de toutes pièces. Depuis quelques années donc l’information ne passe plus qu’à travers le filtre des rédactions professionnelles employant des journalistes capables de vérifier l’information ; elle peut désormais être créé, publiée, et diffusée sans aucune vérification par n’importe qui. Cela a eu pour effet de créer une espèce d’effet de cacophonie dans lequel une épaisse profusion d’information, et de désinformation surtout, est balancée dans tous les sens, engendrant un effet de bruit perpétuel. Ce bruit sans cesse est susceptible de créer de la confusion et de noyer les individus dans un tsunami d’information qu’a priori ils ne sauraient pas trier. Le problème de la désinformation n’est pas nouveau, mais il a pris une toute autre ampleur avec les récentes évolutions technologiques.
Faites attention !
L’autre élément dans cette équation c’est notre attention. Malgré des idées reçues qui circulent comme quoi l’on serait capable de réaliser deux voire plusieurs tâches au même temps, notre attention a des limites; des chercheurs ont identifié ce qu’ils appellent « le goulot d’étranglement central », un ensemble de régions du cerveau impliquées dans toutes les tâches qui exigent de la concentration et qui comme le nom l’indique, à l’instar du goulot d’une bouteille, limitent l’écoulement de l’activité cérébrale, obligeant les tâches qui demandent une certaine concentration à être réalisées en séquence, une après l’autre. D’autres études, portant plus spécifiquement sur l’attention, signalent que notre temps d’attention, à cause d’une utilisation abusive des écrans ces dernières années, s’est progressivement réduit, atteignant une piètre moyenne de 8 secondes aujourd’hui. Mais justement, trier des informations, se donner le travail de vérifier la cohérence des arguments ou la fiabilité des informations, sans parler de vérifier leurs sources, prend du temps et un certain degré d’attention et de concentration, précisément les choses qui nous font de plus en plus défaut. La faible capacité d’attention d’un public déjà très susceptible à la crédulité et une quantité incommensurable d’information souvent douteuse; voilà la recette du désastre de la communication de notre temps.

Pour voir les choses clairement, pour prendre des décisions pondérées, pour faire des choix rationnels il faut que l’information soit le plus objective possible, que les faits soient facilement accessibles au plus grande nombre, et que ces faits, lorsqu’ils sont établis comme tels, jouissent d’un certain degré de précédence dans notre évaluation des informations par rapport à d’autres types d’information non factuelle. Les fausses informations ont pour but principal d’obnubiler, encrasser, créer le chaos en vue de manipuler les opinions. Mais à mon avis ça va plus loin que cela ; elles servent surtout comme un outil informel de censure, comme un moyen de créer une cacophonie perpétuelle qui remplit à la fois l’espace médiatique et notre attention, déjà aux limites, d’informations trompeuses, floues, confuses, bruyantes, et non factuelles, et qui cachent les faits et les informations objectives portant sur presque n’importe quel sujet sous cette épaisse couche de bruit. Balancer des fausses informations sur des faits est aujourd’hui une manière très efficace de les contester, de jeter le doute, de les décrédibiliser auprès ceux incapables de faire le tri…bref de les censurer. Ce que l’on est en train de témoigner donc depuis un nombre d’années maintenant c’est une mise en cause systématique de l’objectivité, une distorsion de la réalité faisant office de rideau de fumée, un blocage sournois par le bruit qui nous empêche de plus en plus le contacte avec la vérité.
Ça sert les intérêts de qui ?
C’est un type de censure qui profite en plus d’un principe pernicieux formulé par Alberto Brandolini, un programmeur italien. Ce principe, appelé la loi de Brandolini, nous dit en gros que la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des sottises […] est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire ». Autrement dit, il est beaucoup plus facile de fabriquer, et de diffuser maintenant, une fausse information qu’il est de la déboulonner. L’idée n’est pas nouvelle. Jean-Jacques Rousseau par exemple l’avait en quelque sorte déjà affirmée en 1751, dans sa Réponse au roi de Pologne :
« c’est une chose bien commode que la critique ; car où l’on attaque avec un mot, il faut des pages pour se défendre »
Par cette formule Rousseau illustre bien l’asymétrie inhérente qu’il existe entre d’un côté le temps et l’effort que ça prend pour fabriquer des informations, pas beaucoup, et d’un autre côté le temps et l’effort que ça prend pour préciser les choses et rétablir les faits. Une illustration plus récente vient d’un article du journaliste montréalais Matthew Lapierre dans lequel il raconte l’effort d’un autre journaliste vérificateur des faits, Jeff Yates, pour vérifier justement les affirmations faites par un individu dans une vidéo publiée au début de la pandémie du covid-19 et qui comptait plusieurs millions de vues sur Youtube. Parlant de l’individu en question Yates dit:
« il fait toutes sortes d’affirmations. J’ai du vérifier chacune d’entre elles. Il m’a fallu appeler des experts pertinents et entamer des conversations avec eux. Il a fallu que je transcrive ces entretiens. J’ai dû écrire un texte lisible et intéressant à lire. C’est une folie. Il lui a pris 15 minutes à ce mec pour produire cette vidéo et il m’a pris trois jours pour la vérifier. »
Noyés dans un océan de désinformation dont les gouttelettes constitutives semblent en plus être immunes aux efforts de rétablissement des faits, voilà pourquoi à mon avis on a des plus en plus du mal à s’entendre ; le terrain d’entente commun est saturé par de l’infox destinée à justement balayer ce terrain de sous nos pieds. La cacophonie de désinformation qui sévit n’est seulement problématique par son ampleur mais aussi par l’asymétrie qui fait que les fausses informations, très faciles à produire et qui circulent librement, soient particulièrement difficiles à démonter. Ensemble cette asymétrie et ce volume considérable de cacophonie font un outil formidable de censure qui profite notamment à ceux qui ont un intérêt à cacher les faits, à les noyer dans un flot constant de connerie, et surtout à faire en sorte qu’il y ait un écart qui se creuse entre le public et la réalité, l’objectivité, et la vérité. Mais qui ? Ça sert les intérêts de qui d’utiliser les fake news comme outil de censure des faits ? Il ne s’agit pas d’y voir une intrigue complotiste ou conspirationniste, à savoir un scénario dans lequel un sinistre groupe de puissants individus qui tirent les ficelles soit à l’origine d’une espèce d’effort concerté et à échelle mondiale de saturation du public par les fausses informations. Il est plus probable qu’il s’agisse en fait de tout un éventail de potentiels acteurs, pas forcément liées entre eux, mais intéressés par la perspective commune d’un public tellement gavé de désinformation qu’il ne sait plus sur quoi s’appuyer pour tenir debout, et donc plus facilement manipulable ; ça pourrait être, entre autres, des entreprises voulant se trouver des acheteurs pour des produits et des services superflus ou douteux, des individus voulant gagner de l’argent en attirant plus de trafic vers leur sites internet et utilisant des fausses informations comme leurre, des groupes d’intérêt spéciaux et des politiciens cherchant à faire avancer leurs pions en sacrifiant les faits, et même des états nations visant l’affaiblissement d’autres pays avec lesquels ils sont en concurrence directe. Une chose semble certaine ; tant qu’il y ait des acteurs avec un intérêt particulier à noyer la vérité et les faits, la cacophonie de désinformation favorisée par les nouveaux moyens de circulation d’information se révélera un outil efficace dont ils pourront profiter pour maintenir le public éloigné de l’objectivité.
