Décadence entropique américaine
Si l’élection remportée par Donald Trump le 5 novembre dernier n’a pas vraiment été une surprise, celle-ci reflète peut être beaucoup plus qu’une volonté de l’électorat américain de « rendre sa grandeur à l’Amérique »… et il se peut que ça soit plutôt l’inverse de ce qui est véhiculée par ce slogan creux qui surviendra.

Peut-on mieux comprendre la société à travers le prisme de la physique ? Peut-être. Il est fascinant en tout cas à quel point on peut transposer certaines lois de la nature et de la physique et les appliquer aux descriptions des structures sociales créées par l’humain. L’entropie est un concept qui vient de la thermodynamique et elle existe dans tous les systèmes. De façon très générale on peut définir l’entropie comme le degré de désordre et d’incertitude dans un système. Selon la deuxième loi de la thermodynamique, dans un système isolé, c’est-à-dire coupé de tout intrant de matière et d’énergie, l’entropie tend vers un maximum. Pour qu’un système soit durable, le niveau d’entropie de celui-ci doit rester en dessous de ce maximum car atteindre ce niveau est synonyme de la fin du système. Donc en gros tous les systèmes tendent vers le désordre, vers l’entropie, et éventuellement vers l’effondrement.
Bien que le concept d’entropie ait été développé par des physiciens dans un contexte propre à leur discipline, il a été repris et adapté pour décrire des phénomènes avec un certain degré de parallèles en biologie et en sociologie notamment. En sociologie par exemple, le concept est aujourd’hui utilisé pour expliquer une tendance des sociétés à se désorganiser, à être naturellement attirées vers le chaos ; l’entropie peut également être appliquée à un nombre de nos structures sociales abstraites, comme par exemple aux entreprises, aux institutions de l’état, et aux états nations eux mêmes car tous ces choses-là fonctionnent comme des systèmes.
Destin manifeste
Si l’on suit le raisonnement de l’entropie telle qu’elle est comprise en sociologie, les nations états seraient de ce point de vue des systèmes composés de nombreux éléments qui évoluent dans le temps ; cette évolution constante finit par changer la nature même de ces éléments constitutifs, augmentant l’entropie du système. Au cours du temps les éléments transformés et l’entropie en hausse commencent à mettre le système sous pression et peuvent même l’amener à l’instabilité. On peut tenter d’adapter l’ensemble des éléments pour essayer de pallier le changement, mais ça ne sert finalement qu’à rallonger quelque peu la durée du système, qui finira de toute façon par disparaître ou prendre une nouvelle forme, l’élan entropique étant tellement puissant que rien ne peut vraiment l’inverser, et encore moins l’arrêter.
L’histoire illustre bien cette détérioration entropique. Comme les êtres vivants (qui sont dans le fond des systèmes biologiques), toutes les entités politiques ont une durée de vie, et bien que celle-ci puisse être longue, bien qu’elle puisse s’estomper doucement dans le temps ou souffrir le choc d’une fin violente, cette vie prend fin. Les empires les plus puissants et les plus éblouissants tout comme les parenthèses éphémères de l’histoire ont tous fini par disparaître dans l’ombre du temps et il n’y a pas actuellement aucun pays qui soit restée inchangé, c’est-à-dire insoumis aux pressions entropiques, depuis le début de son histoire. Le fait même qu’il y ait un début veut dire qu’il a dû y avoir une fin qui l’ait précédé. Rien ne permet donc de croire de façon dogmatique, comme beaucoup d’américains semblent le faire grâce a une mythification idéaliste du rayonnement et de la puissance de l’Amérique, que nous sommes à l’abri d’un scénario dans lequel l’entropie puisse atteindre un niveau qui pourrait éventuellement avoir raison de notre système. Ce pays a traversé des belles époques (même si celles-ci n’étaient pas « belles » pour tout le monde) mais ces étapes, les étapes de stabilité du système, semblent malheureusement (ou heureusement) être derrière nous. Le système continuera certes à fonctionner pendant quelque temps, mais il continuera aussi sa longue marche entropique vers la mutation ou la désintégration. Au XIXe siècle on parlait du destin manifeste de l’Amérique à étendre ses frontières vers l’ouest, une idée qui exprimait une certaine idéalisation de la propagation du progrès. Ce destin comporte peut-être aussi la décadence tel un corps qui vieillit. Chaque jour qui passe, les fissures qui étaient déjà apparentes il y a un nombre d’années, s’ouvrent de plus en plus et deviennent des gouffres béants qui semblent toujours plus infranchissables.
Le choix du chaos
L’élection d’un personnage aussi caustique et abjecte que Trump à la maison blanche, au poste politique le plus importante du monde entier (étant donne le poids politique, militaire et technologique de ce pays) ouvre une nouvelle étape d’accélération dans la décadence entropique des Etats Unis. Ses institutions, plutôt solides au cours de son histoire, mais souffrant quand même d’une érosion de confiance en elles ces dernières années, risquent désormais d’être complètement ébranles de l’intérieur par une armée de ses partisans, aussi ignares et enthousiastes de défaire le système que lui, et qu’il nommera sans doute pour occuper des postes à tous les niveaux. Une dégradation sensible du système semble donc imminente et cette accélération du chaos qui s’annonce se reflétera dans la détérioration systématique de toutes ses institutions dans les années à venir.
La cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays, a par exemple déjà basculé de son côté (Trump a nommée trois des neuf juges occupant des postes à vie lors de son premier mandant), lui assurant une immunité pratiquement totale, et le reste de l’ensemble du pouvoir judiciaire risque lui aussi de tomber dans les mains de ses adeptes, de juges biaisés et partiels à ses politiques ou à ses objectifs commerciaux, et qui feront de leur mieux pour le protéger contre des poursuites déjà en cours et contre celles qui pourraient le viser à l’avenir. Trump et ses partisans rêvent de représailles contre leurs opposants politiques, notamment contre les procureurs qui l’ont poursuivi pour ses nombreux crimes lors du mandat du président Biden, et surtout d’une purge des administrations et des tribunaux dans le but évidemment d’augmenter les pouvoirs de l’exécutif, c’est-à-dire de Trump lui-même, au détriment du pouvoir judiciaire, mettant en déséquilibre le système de contrepouvoirs prévu par les pères fondateurs du pays. Une accentuation du chaos judiciaire s’annonce donc.
La tension et la violence intercommunautaire risquent de s’enflammer grâce à son discours clivant, presque toujours « soutenu » par des fausses informations et très souvent rempli d’une haine à peine voilé contre les immigrées, les minorités raciales et sociales, contre les femmes et pour vrai dire contre toute personne qui lui oppose. Ce discours, qu’il aime diffuser sur son compte x et d’autres canaux qui lui sont favorables, enhardit beaucoup de racistes et de gens motivées par l’haine à sortir de leur haine à peine cachée et de l’afficher ouvertement souvent en harcelant et en injuriant de façon débridée et effrontée, voire en attaquant carrément des gens de couleur, des femmes, des homosexuels, des transsexuels…bref tout ce qu’ils voient comme étant le produit de ce qu’ils appellent l’idéologie « woke ». Il y a eu une hausse nette des crimes d’haine enregistrés lors de son premier mandat et il y a des bonnes raisons pour s’en douter que cela se reproduira lors de son deuxième, avec les funestes conséquences que cela implique. Toute cette crispation sociale, dans un pays dans lequel les armes à feu sont plus nombreuses que les habitants, risque, dans le pire des cas, de dégénérer vers un paradigme chaotique totalement inconnu auparavant. S’annonce donc une hausse du chaos social.

Trump a largement remporté sa victoire électorale sur le plan économique, ses soutiens mettant fréquemment en avant des arguments bancales ou des informations fausses sur un supposé échec de la gestion économique du pays par l’administration du président Biden (ce qui n’est pas pourtant ce que les chiffres du bilan économique du président sortant démontrent). Pourtant ce qu’il a promis à ses adeptes, les politiques économiques, de toute évidence contradictoires, qu’il a l’intention de mettre en place risquent de déstabiliser l’économie plutôt que de la maintenir dans un état d’équilibre, et encore moins de l’améliorer. L’inflation baissera-t-elle si l’on rentre de façon irréfléchie dans une guerre commerciale de tarifs avec la Chine et l’Europe et si l’on expulse au même temps des millions de travailleurs immigrés sans papiers qui sont pourtant l’un des engrenages clés de nombreux secteurs économiques du pays ? L’économie sera-t-elle plus performante si les efforts de Trump pour éroder l’autonomie de la Federal Reserve (la banque central du pays) réussissent ? Un nombre d’économistes ont déjà sonné l’alarme (avant même l’élection du 5 novembre) dans une lettre publiée et signée en juin dernier mettant en garde sur une très probable hausse de l’inflation si Trump réussit à implémenter son programme économique. Cette perte de pouvoir d’achat des américains n’arrangera bien évidemment pas les choses et ajoutera sans doute aux pressions qui pèsent notamment sur les classes ouvrières et moyennes qui se sont, paradoxalement, largement ralliées pour soutenir le président élu lors de l’élection du 5 novembre. Les conséquences d’une plausible mauvaise gestion économique par l’administration Trump auront sans doute un impact profond sur une société américaine déjà assiégée par des pressions sur le portefeuille des foyers et bien qu’il soit difficile de prévoir les effets sociales du mécontentement économique à venir, il est sûr que la société ne pourra pas encaisser encore plus de détresse économique sans que les débordements d’une colère sourde et grandissante ne se fassent ressentir. L’accroissement du chaos économique s’annonce donc.

Les choix absurdes pour des postes à la tête des différents ministères s’enchaînent. Le président élu vient de nommer, parmi d’autres, un antivax assumé et sans aucune formation scientifique à la tête du ministère de la santé, l’un de ses plus ardents soutiens, pourtant poursuivi par des nombreuses plaintes, certaines d’entre elles très sérieuses, comme procureur générale des Etats-Unis, une ex catcheuse sans expérience dans l’enseignement pour diriger le ministère de l’éducation, un présentateur de la chaîne Fox pour chapeauter le ministère de la défense, une élue connue pour diffuser ouvertement la propagande du Kremlin comme cheffe du renseignement américain (ouais…), et un milliardaire ayant dépensé des quantités d’argent ahurissantes pour soutenir la campagne du candidat républicain et qui a sans doute de cette façon eu (acheté serait peut être plus précis) son poste à la tête du ministère de « l’efficacité gouvernementale », un ministère qui n’existe même pas. Il est plus qu’évident que la principale motivation derrière ces nominations farfelues est loin d’être la compétence et le parcours professionnel des candidats mais plutôt à quel point ces personnes lui sont loyales, un signe qui n’est pas sans rappeler les tactiques des autocrates pour centraliser le pouvoir et éliminer des contre pouvoirs et toute sorte d’opposition qui puisse surgir, surtout au sein de leur propre camp. L’idée c’est clairement d’éviter une répétition du cas de l’ex-vice-président Mike Pence après l’élection perdue de 2020 qui refusa aux demandes de Trump de ne pas homologuer la victoire de son rival, refus menant à la fatidique invasion du capitole du 6 janvier. C’est vrai que toutes ces nominations doivent d’abord être approuvées par le sénat avant qu’elles deviennent officielles, mais avec un sénat américain qui a basculé côté républicain et qui est donc désormais contrôlé par un parti ayant complètement cédé au culte de la personnalité de Trump (encore un trait de dictature…) il semble plus que probable que la plupart de ces loyaux partisans seront officialisées à la tête de tous ces ministères. S’annonce donc une explosion du chaos administratif.
Un présage de la fin de quelque chose

Tous ces indices d’un délabrement des institutions, on les a vus auparavant ; il y a un nombre d’exemples de pays (Turquie, Tunisie, Russie, Venezuela) ayant démocratiquement élu des gouvernements qui ont par la suite tout fait pour éroder peu à peu, pièce par pièce, des éléments clés faisant office de contre-pouvoirs des systèmes démocratiques qu’ils étaient pourtant censées gérer et défendre. L’Amérique n’en est peut-être encore là car sa tradition démocratique est plus ancienne et donc plus ancrée dans ses mœurs, mais d’un autre côté tout semble s’aligner pour que les conditions susceptibles de permettre cette érosion de la démocratie soient réunies. Il me semble tout à fait plausible sous les circonstances inédites amenées par l’administration nouvellement élue que dans un avenir pas si lointain la dégradation institutionnelle accélérée par la présidence Trump mène à des choses comme une intensification du culte de personnalité du président, à la répression politique et sociale, à une utilisation sans retenue de la propagande, de fausses informations et de la censure pour écarter l’opposition, à la manipulation des médias et au contrôle de l’information à travers des nouvelles technologies, au dépècement du système éducatif, à des modifications constitutionnelles visant à élargir les pouvoirs du président voire à le maintenir indéfiniment au pouvoir, à des purges des branches judiciaires et législatives, à l’utilisation de milices armées pour intimider des citoyens et des opposants politiques ; toutes ces choses là existent déjà aux Etats-Unis soit dans un état embryonnaire soit sous une forme plus développé. La présidence Trump s’annonce comme un facteur d’aggravation et de propagation d’un nombre de ces éléments et leur présence dans le système démocratique américain est un indice frappant reflétant l’intensification d’un certain désordre, d’un chaos en hausse qui s’amplifie poussée à la fois par l’évolution naturelle du système, par l’hasard, par des pression extérieures, et par un cycle intérieur de coups et de contrecoups sociopolitiques qui s’accentue. C’est la manifestation de l’entropie au sein du système, un présage de la fin de quelque chose ; peut-être de la fin d’un cycle dans l’histoire du pays, ou peut-être même de la fin du système lui-même.